Nietzsche, le disciple rebelle

Nietzsche, le plus grand des disciples de Schopenhauer, célébrera toute sa vie le génie de son éducateur qui lui a ôté des yeux « le voile de l'optimisme ». Dans ses Considérations inactuelles, il écrit au sujet de son maître : 

« Je suis, dit Nietzsche, un de ces lecteurs de Schopenhauer qui, après avoir lu la première page de lui savent avec certitude qu'ils iront jusqu'à la dernière, et qu'ils écouteront chaque parole sortie de sa bouche. Ma confiance lui a été acquise dès l'abord, et après neuf ans écoulés elle est encore la même. Pour tout dire en un mot et avec un sentiment peut-être outrecuidant, je le compris comme s'il avait écrit pour moi. »

Mais cet éloge sincère n’a pas empêché à Nietzsche de critiquer Schopenhauer en qui il décèle la pulsion de mort, « l’air éthique [...], la senteur faustienne, croix, mort et tombeaux ». Parvenu à une certaine maturité, l’auteur de Zarathoustra qui célèbre la grande santé, le surhomme et le consentement au réel, se séparera du pessimisme radical de Schopenhauer. Mais parviendra-t-il réellement à s’émanciper de Schopenhauer et fonder son propre système philosophique ?

Le cœur de la philosophie nietzschéenne, la volonté de puissance, est une variante de la métaphysique de Schopenhauer. La philosophie de Schopenhauer enseigne que l’essence du monde, sa substance, n’est pas quelque chose de raisonnable, mais un instinct obscur et vital qu’il nomme Volonté. Thèse que Nietzsche reprendra intégralement pour la renommer Volonté de puissance. Dans ses derniers cahiers manuscrits Nietzsche se demande lui-même si sa Volonté de puissance est autre chose que la Volonté pensée par Schopenhauer. Cet aveu d’échec n’empêchera pas à la postériorité de célébrer Nietzsche et abandonner Schopenhauer dans l’oubli et le mépris.

Quand Nietzsche, contre Schopenhauer, appelle à consentir au tragique et à dire un grand oui au monde, il se réfère à un monde qu’il a auparavant transformé en un jeu esthétique. Cette idée avait déjà été proclamée par Schopenhauer une génération avant lui dans Le monde comme volonté et comme représentation : « le monde ne peut se justifier que comme phénomène esthétique » (Le Monde, 341). N’ayons pas peur des mots, Nietzsche n’a construit aucune métaphysique qui soit autre chose qu’un substitut de la pensée de Schopenhauer.

Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche s’acharne sur le cadavre d’un Dieu que Schopenhauer avait discrètement égorgé plus d’un demi-siècle avant lui. Le penseur intempestif sonne puissamment du cor pour annoncer la mort de Dieu et l’avènement du surhomme. Sauf que Nietzsche n’y est pour rien dans la mort de Dieu. Il feint d’ignorer que le véritable assassin de Dieu a aussi enterré la raison et l’histoire. Pour Nietzsche la mort de Dieu doit donner naissance à d’autres chimères. La douleur de la perte se mélange avec les douleurs de l’enfantement d’un nouveau dieu : Zarathoustra, le dieu de l’immanence achevée, du toujours pareil et de l’éternel retour. Ancien théologien reconverti à la philosophie, Nietzsche a éprouvé toute sa vie le besoin permanent de se dépasser dans l’illusion incarnée par Dionysos. Il pense que « l’homme est quelque chose qui doit être dépassé », alors que Schopenhauer, lui, parle de l’homme sans nul messianisme : aucun Dionysos, ni Zarathoustra ne nous délivrera, pas plus que le Dieu des monothéistes ou la raison. Schopenhauer pense l’être dans une immanence radicale : il n’y a pas de salut, « la vie de l’homme est une lutte pour l’existence avec la certitude d’être vaincu ».

Il convient aussi de rappeler que la philosophie du par-delà le bien et le mal, l’autre pilier important de la pensée de Nietzsche, est emprunté à Max Stirner, philosophe individualiste et provocateur qui proclamait l’inversion des valeurs dans son livre L'Unique et sa propriété. Nietzsche a emprunté à Stirner des thèmes centraux de sa philosophie allant parfois jusqu’à un plagiat masqué. Et pourtant règne dans l’œuvre de Nietzsche un silence étonnant à l’égard de Stirner. On sait que l’auteur de Zarathoustra a lu Stirner mais ne voulait pas que cela se sache afin de se donner des airs de surpasser toutes les doctrines antérieures. (Nietzsche. Biographie d'une pensée, R. Safranski, Actes Sud, 2000)

Comme l’a rappelé Richard Roos dans la préface de son édition du Monde comme volonté et comme représentation, le pessimisme héroïque de Schopenhauer qui ne laisse d’autre perspective que le néant, montre plus de rigueur et de santé que le dionysisme de Nietzsche.

(Voir aussi: Freud, le disciple qui s'ignore)