Schopenhauer et les idées platoniciennes

La philosophie de Schopenhauer a deux antécédents, le rationalisme de Kant et l’idéalisme de Platon. Sa théorie de la connaissance dérive de Kant, son tableau des arts s’inspire de Platon. Les Idées de Platon sont l’expression la plus poétique, la plus séduisante, qui ait jamais été donnée de l’idéalisme. Les Idées, les seules réalités, dont les objets prétendus réels ne sont que des copies imparfaites, deviennent, chez Schopenhauer, les types des espèces, manifestations immédiates de la volonté, et élevées, comme elle, au-dessus des conditions du temps et de l’espace. Les Idées sont toujours et ne deviennent jamais, tandis que les individus qui les représentent à nos yeux deviennent, c’est-à-dire naissent et disparaissent.

Les Idées sont comme des formes dans lesquelles le vouloir vivre universel se particularise. Elles sont la raison d’être des phénomènes, et elles traversent, comme telles, le monde minéral, végétal, animal, le phénomène montrant toujours le rapport des choses au sujet pensant, ou les rapports des choses entre elles, et l’Idée exprimant leur essence intime.

« Quand les nuages passent dans le ciel, les figuras qu’ils tracent ne leur sont pas essentielles, elles leur sont indifférentes ; mais que, vapeur élastique, ils se rassemblent, se dispersent, s’étendent, se déchirent, sous le choc du vent, c’est là leur nature, l’essence des forces qui se manifestent en eux, leur Idée ; les figures ne sont que pour l’homme qui les observe par hasard.

« Quand le ruisseau dévale sur les rochers, les vagues, les remous, les reflets d’écume qu’il offre au spectateur lui sont indifférents et ne lui sont pas essentiels ; mais qu’il obéisse à la pesanteur, qu’il se comporte comme un fluide sans élasticité, sans résistance, sans forme, et transparent, c’est son essence, son Idée...

« Ce qui apparaît dans le nuage, dans le ruisseau, n’est que la plus faible répercussion de cette volonté qui s’annonce plus parfaite dans la plante, plus parfaite encore dans l’animal, et avec toute sa perfection dans l’homme... Pour celui qui a saisi cela, et qui sait distinguer la volonté de l’Idée et l’Idée du phénomène, les événements de ce monde ne seront plus que les signes révélateurs de l'Idée de l’homme... Dans les aspects multiples de la vie humaine, dans le changement incessant des événements, il ne considérera que l’Idée, seule permanente et essentielle, en qui le vouloir -vivre a trouvé son expression la plus complète, et qui se montre sous ses différentes faces dans les qualités, les passions, les erreurs et les prérogatives du genre humain : égoïsme, haine, amour, crainte, audace, légèreté, stupidité, ruse, esprit, génie, etc., qui tous se concrètent diversement dans les individus, et jouent devant nous la grande et la petite comédie du monde, où c’est tantôt un fétu, tantôt une couronne qui fait mouvoir les acteurs. Il finira même par s’apercevoir que tout se passedans le monde comme dans les drames de Gozzi, où ce sont toujours les mêmes personnages qui paraissent, ayant mêmes pensées et même sort. Il est vrai que les motifs et les événements changent d’une pièce à l’autre, mais l’esprit des événements reste le même. Les personnages d’une pièce ne se souviennent plus de ce qui s’est passé dans l’autre, où pourtant ils ont joué leur rôle. Voilà pourquoi, après toutes les expériences qu’ils ont pu faire dans leur carrière, ni Pantalon n’est plus agile ou plus généreux, ni Tartaglia plus honnête, ni Brighella plus vaillant, ni Colombine plus vertueuse. » (Le monde, livre III, §35).
Comment connaîtrons-nous les Idées ? Comment les distinguerons-nous des individus qui n’en sont que la figure passagère et imparfaite, des phénomènes qui n’en sont que la manifestation obscure ? C'est en changeant les conditions de notre faculté de connaître, dans la mesure même où l’objet à connaître est changé.

Originairement, notre connaissance est au service de notre volonté ; elle a pour but l’entretien et le développement de notre vie physique. Ce qu’elle a en vue, ce ne sont pas les choses en elles-mêmes, mais les rapports des choses avec nous et leurs rapports entre elles. Elle ne demande pas, en présence d’un objet, ce qu’il est, mais où, quand et pourquoi il est, et surtout ce qu’il peut être pour nous. Notre connaissance ordinaire se distingue essentiellement par deux caractères : elle se borne, quant aux objets, à leurs rapports, et, quant à nous, elle est subordonnée à notre personnalité. Elle est donc limitée, asservie de deux cotés à la fois, et il faut qu’elle s’affranchisse de cette double servitude, qu’elle se rende complètement libre, si elle veut entrer dans le domaine des Idées pures.

Désintéressement absolu, oubli de la personnalité, tels sent les caractères de la connaissance, lorsqu’elle s’élève aux Idées pures. « Lorsqu’on a renoncé à la façon vulgaire de considérer les choses..., lorsqu’on a porté toute la puissance de son esprit dans l’intuition et qu’on s’y est plongé tout entier, lorsqu’on a l’âme pleine de la contemplation d’un objet que la nature nous a présenté, paysage, arbre, rocher ou édifice, et que, selon une expression caractéristique, on s’est perdu dans cet objet, c’est-à-dire qu’on a oublié son individu, sa volonté..., lorsque, enfin, l’objet est affranchi de toute relation avec ce qui n’est pas lui, et le sujet de toute relation avec la volonté : alors ce qui est ainsi connu n'est plus telle ou telle chose particulière, c'est l’Idée, la forme éternelle, la manifestation immédiate de la volonté. » La pensée de Schopenhauer, dépouillée de la terminologie de son système, est que l’idéal n’est pas un objet d’analyse, mais de contemplation, et que l’art, qui s’en inspire, est un jeu de la fantaisie, jouissant librement du spectacle de l’univers, et affranchie des besoins et des misères de l’existence commune : telle était aussi l’opinion de Schiller, cet autre disciple de Kant. La contemplation, ainsi comprise, est une sorte d’union mystique avec la nature. « Celui qui se sera ainsi absorbé et perdu dans la contemplation de la nature, croira sentir au fond de lui-même qu’il est devenu la condition et, pour ainsi dire, le support du monde et de toute existence objective; il ne verra plus dans celle-ci que le corrélatif de sa propre existence. Il aura attiré la nature en lui; elle ne sera plus qu’un accident de son être. Il pourra dire avec le poète : « Ces monts, ces flots, ces nuages « ne sont-ils pas une partie de mon âme, et moi une partie d’eux-mêmes? » (Le monde, livre III, §34)