Schopenhauer et l'Inde

Des sources chrétiennes aux sources indianistes de la pensée de Schopenhauer, la transition serait facile quand bien même le philosophe n’eût pas pris soin de nous l’indiquer à mainte reprise. Pessimisme et ascétisme chrétiens lui semblent identiques, quant au fond, à la métaphysique et à la morale des Védas et du Bouddha. Telle page des Torrens de Mme Guyon lui parait reproduire « mot pour mot » une page de l’Oupnekhat. Il allait plus loin. Ce philosophe, qui témoigna pour l’histoire, et surtout pour l’érudition, d’un mépris assez cavalier, ne craint pas de risquer, sur l’origine du christianisme, une hypothèse hardie. De même qu’il soupçonne Platon d’avoir emprunté aux Juifs son théisme optimiste, de même, il conjecture qu’il faut remonter jusqu’à l’Inde, en passant par l’Égypte, pour retrouver la source authentique de l’Évangile, et il espère que la science ne tardera pas à démontrer cette filiation.

Mais, au moment où Schopenhauer s’initia à la littérature indianiste, l’orientalisme naissait à peine; l’indianisme, en particulier, datait tout au plus d'un quart de siècle; les Allemands, qui devaient prendre avec Bopp une si belle revanche, s'y étaient ouverts les derniers. Une fois de plus, nous retrouvons ici l’influence du romantisme. Car ce sont bien les romantiques qui ont le plus contribué à acclimater l’indianisme en Allemagne. N’était-ce pas pour eux, aussi bien que le retour aux formes d’art du moyen âge et au catholicisme, le meilleur moyen de discréditer le culte exclusif de l’hellénisme et l’esthétique classique? Ils aimaient à retrouver, dans les formidables poèmes de l’Orient, l’esquisse agrandie, ou plutôt la charge outrancière de leur propre vision du monde, l’illusion de l’être, l’unité vivante des choses, la douleur de vivre. Frédéric Schlegel apprend le sanscrit et publie, en 1808, cet Essai sur la langue et sur la philosophie des Indiens, qui est non seulement l’une des premières tentatives de grammaire comparée, mais encore la première étude philosophique sur le panthéisme de l’Inde et contient la première traduction allemande de fragments du Ramayana et du Bhagavadgita.

L’indianisme n’avait donc, au moment où Schopenhauer commença à s’y intéresser, qu’une assez mince littérature.

Un heureux hasard voulut qu’il le connût au moment précis où il pouvait en recevoir l’impression la plus profonde. C'était à la fin de 1813, durant son dernier séjour à Weimar, alors que, ses études achevées, il commençait à ébaucher son propre système. Il rencontra, dans l’entourage de Goethe, un fervent de l'orientalisme, Frédéric Maier, conseiller de légation de la principauté de Reuss, qui lui révéla la littérature de l’Inde. Ceux qui, comme Foucher de Careil, ont vanté le service rendu à Schopenhauer par le « célèbre orientaliste » Fr. Maier, ont été dupes de cette illusion qu’un grand effet suppose une grande cause. En fait, Maier n’était qu’un amateur, chez qui des relations personnelles avec Herder avaient éveillé un goût très vif pour la civilisation et la littérature des peuples de l’Orient. Ce sont les idées de Herder qu’il avait reprises, sans originalité, dans les ouvrages, aujourd’hui fort oubliés, qu’il a consacrés à la mythologie comparée. Mais, à défaut d’originalité, c’était un enthousiaste que la lecture des poèmes de l’Inde ancienne avait transporté. Comme les romantiques, il éprouvait une « horreur sacrée » en songeant à ces mythes qui, par leur antiquité même, nous aident à remonter « jusqu’aux profondeurs insondables de l’Être primitif », et c’est là une pensée que Schopenhauer reprendra presque dans les mêmes termes.

À l’encontre de Herder, il aperçoit dans la philosophie de l'Inde, non pas l’origine d’un progrès, mais la forme la plus haute à laquelle se soit élevée la sagesse humaine : et cela encore est un thème favori de Schopenhauer.

Il est donc difficile d'exagérer l’importance qu’ont eue pour notre philosophe ses relations passagères avec Fr. Maier. Aussi bien l’a-t-il reconnu de bonne grâce. Mais, tout aussitôt, il remonte lui-même aux sources. La connaissance du français et de l’anglais lui permet d’atteindre des textes dont il n’existait pas encore de version allemande. Une note de la première édition du Monde nous fixe de la façon la plus précise sur les lectures indianistes dont il a tiré parti, de 1814 à 1818. C’est d’abord l’Oupnekhat, traduit par Anquetil Duperron, la Mythologie des Indous, de Mme de Polier, l’Asiatisches Magazin, de Klaproth, les Institutes of Hindu-Law, or the ordinances of Menu, de W. Jones, dans la version allemande de Hüttner, enfin le grand recueil inauguré à Londres, en 1806, Asiatic Researches. Plus tard, il ne cessera de se tenir au courant de l’indianisme, comme en témoigneront la seconde édition du Monde et les Parerga. Sa bibliothèque, quand il mourra, ne comprendra pas moins de quatre-vingts ouvrages consacrés aux doctrines de l’Orient, et quelques-uns fort récents, le Manual of Buddhism, de Spence Hardy, le Nirvana indien, d’Obry. Mais l’Oupnekhat restera son livre de chevet, sa « bible », « consolation de sa vie et de sa mort », et l’une des meilleures joies de sa vieillesse sera d’acquérir une statuette tibétaine du Bouddha.

Quelle est au juste la dette de Schopenhauer à l'égard de l’indianisme? A première vue, on pourrait être tenté de la réduire à peu de chose. Beaucoup des conceptions dont il se plaît à chercher l’origine dans cette littérature s’offraient à lui dans des doctrines plus proches et plus récentes. Il trouvait l’ascétisme et le mysticisme dans la tradition chrétienne, la métempsycose chez Platon, le panthéisme chez Spinoza, enfin la théorie de l’identité de l’objet et du sujet, plus proche de lui encore, chez Fichte et chez Schelling; et, sans doute, on ne saurait sans arbitraire dessiner la limite mutuelle de ces diverses influences. Cependant, si l’on tient compte de la date précise à laquelle Schopenhauer s’est initié à l’indianisme, il faut bien reconnaître que l’influence qu’il en a reçue a été décisive. Il consignait, dès 1816, cette note qu’on peut croire d’autant plus sincère qu’elle n’était pas destinée à la publicité : « Je ne crois pas, je l’avoue, que ma doctrine aurait pu se constituer avant que les Oupanichads, Platon et Kant aient pu jeter ensemble leurs rayons dans l’esprit d’un homme. » Cet aveu est précieux; il nous montre que, deux ans avant d’achever le Monde, Schopenhauer mettait déjà les Hymnes de l’Inde ancienne sur le même pied que les deux seules philosophies dont il ait jamais reconnu l'influence. Il est même possible de remonter plus haut. Une autre note, de 1814, prouve qu’il a déjà pris à son compte cette sentence de Oupnekhat, qui deviendra le motto du quatrième livre du Monde : Tempore quo cognitio simul advenit, amor e medio supersurrexit. « Dès l’avènement de la connaissance, l’amour s’éloigne. » En d’autres termes, comme l’explique le contexte, dès que le savoir a pénétré l’illusion du monde dans lequel le vouloir s’objective, celui-ci s’anéantit lui-même. Toute la théorie des rapports de la représentation et du vouloir est en germe dans cette demi-page. Que si, d’ailleurs, on compare de près la première édition du Monde à la dissertation sur la Raison suffisante, on ne peut manquer d’être frappé de cette remarque que, exception faite de la théorie des idées, qui est d’origine platonicienne, tous les thèmes nouveaux ajoutés par le grand ouvrage de 1818 à la thèse de 1813 se retrouvent dans les Védas, les Oupanichads ou dans la doctrine bouddhique. La Raison suffisante n’était guère qu’une théorie de la représentation et de la causalité; la volonté n’y est envisagée que comme « principe éthique ». On n’y trouve pas encore de théories telles que l’illusion universelle, l’unité substantielle des êtres, la suppression du vouloir, la morale de la pitié, le Nirvana. Or si, encore une fois, bon nombre de ces thèmes n’étaient pas chose nouvelle au moment où l’ancien Orient fut révélé à l’Europe, il n’en reste pas moins qu’ils forment, dans leur ensemble, un système sans équivalent dans les doctrines de l’Occident, et dont aucune philosophie n’a plus approché que celle de Schopenhauer.

Notre philosophe doit donc beaucoup à l’indianisme ; il lui doit, notamment, plus qu’au christianisme, dont son système excluait logiquement deux thèses essentielles, l’existence d’un Dieu paternel et l’immortalité personnelle. Gardons-nous, cependant, d'exagérer cette influence. Schopenhauer trouvait dans la littérature de l’Inde une extraordinaire richesse de thèmes à philosopher, mais non une philosophie. On peut dire de tous ces écrits ce qu’il a dit lui-même des Védas : « Ils n’ont pas de forme scientifique; il n’y a ni progrès, ni développement, ni véritable unité... Ce sont, pour ainsi dire, des oracles pleins de profonde sagesse, mais obscurs, isolés et allégoriques ». À cette obscurité, il fallait substituer la « pleine clarté » ; à cette dispersion, l'unité d’un système; à ces images, des déductions rationnelles. Cette forme proprement philosophique, il ne pouvait l’emprunter ni au romantisme, ni aux religions, mais aux philosophes.

Extraits de Schopenhauer, 1911 Felix Alcan, Th. Ruyssen

 

« J'ai eu le bonheur, d'être initié aux Vedas, dont l'entrée m'a été ouverte par les Upanishads, grand bienfait à mes yeux, car ce siècle est, suivant moi, destiné à recevoir de la littérature sanscrite une influence égale à celle que le XVème siècle a reçue de la renaissance des Grecs. »
(A. Schopenhauer)

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