Schopenhauer et Goethe

Schopenhauer aimait à raconter, dans sa vieillesse, que, le 6 novembre 1813, lorsqu’il reparut dans le salon de sa mère, « le grand homme se leva soudain et, se frayant un chemin à travers un groupe d’assistants, s’avança vers le docteur Schopenhauer, lui serra les mains et le félicita hautement ». Il s’ensuivit une conversation, dont le principal objet fut la théorie des couleurs, qui était alors la grande occupation de Goethe. Le Journal de Goethe mentionne encore plusieurs entretiens qu’il eut avec Schopenhauer dans le courant du mois, et, le 24, il écrivit à Knebel : « J’ai trouvé dans le jeune Schopenhauer un homme remarquable et intéressant. Il a juré de tenir en échec tous nos philosophes actuels. Il faudra voir si ces messieurs voudront l'admettre dans leur corporation. Pour moi, je lui trouve de l'esprit ; le reste ne me regarde pas. »

Goethe, alors, était tout Weimar. Herder et Schiller étaient morts. Wieland ne faisait plus que traduire, et il était devenu très bourgeois : les qualités légères de l’esprit durent moins que les autres, elles s’évaporent lentement avec la jeunesse. Non seulement Goethe représentait alors à lui seul toute l’ancienne école, mais il avait mis son empreinte sur toute la société mondaine. Jouir noblement et délicatement de la vie, se développer en tous sens, se sentir croître et mûrir, soit par ce qu’on tirait de soi-même, soit par ce qu’on empruntait aux autres, goûter les œuvres du génie, les voir naître à côté de soi, se produire soi-même à l’occasion dans quelque entreprise poétique, enfin donner au monde extérieur ce degré d’attention qui occupe l’esprit sans troubler l’âme, telle était la règle universelle. Les femmes surtout se modelaient sur le grand homme ; elles l’attiraient chez elles, lui faisaient un auditoire ; elles tâchaient aussi de reproduire en petit cet idéal de curiosité artistique et d’équilibre intellectuel auquel il avait donné une si haute et si complète expression dans sa personne. Les lettres de Johanna Schopenhauer abondent en tirades morales qu’on dirait tombées de la bouche de Goethe.

Cependant, pour un écrivain qui commençait à prendre conscience de sa personnalité, Weimar était déjà un passé. « Pendant tout cet hiver (1813-1814), dit Schopenhauer, le grand homme m’appelait souvent auprès de lui, et nos conversations ne se bornaient pas à la théorie des couleurs ; elles portaient sur les questions les plus variées de la philosophie et duraient souvent de longues heures. » (Curriculum Vitae, 1819). Mais ils s’aperçurent bientôt que, même sur la théorie des couleurs, leur point de vue n’était pas le même. Schopenhauer, disciple de Kant, était pénétré d’idéalisme transcendantal ; il rapportait tout au monde intérieur ; il cherchait la couleur dans la sensation colorée, produite au fond de l’œil. Goethe, au contraire, sans être matérialiste, était ce qu’on a appelé d’après lui un esprit objectif ; il s’identifiait par la pensée avec le fait extérieur ; il le considérait avec la satisfaction de l’artiste, il l’analysait avec la patience du savant, et il se plaisait surtout à le décrire. Un échange d’idées entre ces deux hommes ne pouvait être qu’intéressant pour l’un et pour l’autre, et devait surtout profiter au plus jeune. Mais déjà celui-ci jugeait, en même temps qu’il s’instruisait, et il faisait ses réserves. Au cours même de leurs entretiens, Goethe avait des mouvements de dépit, qui ne duraient pas, mais que, selon son habitude de tout généraliser, il fixait dans de courtes sentences. Un jour, au mois de janvier 1814, il écrivait :
« On voudrait bien nourrir quelque bonne pensée, — si l’on pouvait la transfuser dans un autre sang pareil. — Mais ta bonne pensée, coulée dans une veine étrangère, — se mettra en dispute avec toi-même.

« Volontiers je m’imposerais encore la charge du maître, — si les élèves ne devenaient pas des maîtres du premier coup. »
L’école de Weimar ne compte qu’une seule génération d’écrivains. Si, au premier groupe très éclatant, celui de Wieland, de Goethe, de Herder, de Schiller, un second groupe avait succédé, renouvelant sans les altérer les traditions du premier, Schopenhauer aurait peut-être figuré dans ce renouveau littéraire. Ne se trouvant pas complètement à l’unisson avec son entourage, il fit ce qu’avaient fait les romantiques : il chercha des relations nouvelles, sans rompre tout à fait les anciennes.

Le meilleur de ce que Schopenhauer apportait de Weimar à Dresde, c’étaient le souvenir de ses entretiens avec Goethe et les éléments de sa philosophie qui se coordonnaient dans sa tête. Il écrivit d’abord son traité De la Vision et des Couleurs. Le premier mot du titre indiquait le complément qu’il voulait donner à la théorie et la base psychologique sur laquelle il prétendait l’élever. « Les couleurs sont dans l’œil », ce principe devait se présenter désormais comme une vérité évidente. Au mois de juillet 1815, il envoya le manuscrit à Goethe avec la prière « d’y mettre son enseigne », c’est-à-dire de s’inscrire sur le titre comme éditeur. Goethe était alors à Francfort, cueillant les roses de son Divan oriental-occidental avec Marianne Villemer ; il demanda à Schopenhauer de lui laisser le manuscrit jusqu’à son retour à Weimar. Le 23 octobre, il répondit, louant la sincérité et l’originalité du travail, mais ajoutant :

« Lorsque, faisant abstraction de votre personnalité, je cherche à m’approprier vos idées, je trouve bien des choses que, de mon point de vue déterminé, j’exprimerais de même. Mais ensuite, lorsque j’arrive aux points sur lesquels nous différons, je sens très vivement que je suis devenu étranger à ces études, et qu’il m’est difficile, et même impossible, de recevoir en moi une contradiction, soit pour m’y accommoder, soit pour la résoudre. »

Évidemment, il répugnait à Goethe de reprendre, même avec un adversaire très déférent, une discussion qu'il considérait comme close, et qui ne pouvait que les confirmer chacun dans son point de vue. Schopenhauer insista, lui adressa une nouvelle lettre, très longue, mais dont le ton très personnel, quoique très respectueux, n’était pas fait pour le faire revenir sur sa détermination. Tantôt Schopenhauer insinuait que Goethe, en prenant le travail de son disciple sous son patronage, « en tenant l’enfant sur les fonts de baptême », trouverait l’occasion de rectifier lui-même, de sa pleine initiative et avec la vraie conscience du savant, des erreurs que ses adversaires ne manqueraient pas tôt ou tard de lui reprocher ; tantôt, avec une franchise un peu outrecuidante, il semblait faire de Goethe un précurseur qui lui avait préparé les voies :

« Je sais avec une entière certitude que c’est moi qui ai donné la première théorie vraie de la couleur, la première aussi loin qu’on peut remonter dans l’histoire de la science ; je sais aussi que cette théorie sera un jour universellement admise et qu’elle sera enseignée aux enfants des écoles, que l’honneur de la découverte me revienne à moi ou à un autre qui l’aura faite de son côté ou qui me l’aura dérobée. Mais je sais non moins certainement que je n’aurais rien fait sans vos travaux antérieurs et plus considérables. Je crois que cette conviction ressort du ton général et de chaque ligne de mon ouvrage : je ne suis que votre champion... Votre théorie est une pyramide dont la mienne est le sommet ; la pyramide entière suppose le sommet, mais vous m’avez laissé le soin de le poser... Vous avez fait le siège en règle de la vieille forteresse ; tout homme expert la voit chanceler et sait qu’elle ne peut manquer de s’écrouler. Mais les invalides qui la gardent refusent de capituler, et braillent à tous les vents leur fade Te Deum. J’ai suivi vos tranchées et creusé une mine qui fera tout sauter d’un seul coup... »

Goethe, qui acceptait la critique, lorsqu’elle était sérieuse, pour ses ouvrages littéraires, supportait mal la contradiction quand il s’agissait de sa théorie des couleurs. Il croyait bien, du reste, malgré l’avis de Schopenhauer, avoir élevé sa pyramide jusqu’au sommet. Un jour, bien plus tard, Eckermann ayant risqué devant lui une objection sur un point de détail, il lui répondit :

« Il se passe pour ma théorie des couleurs ce qui s’est passé pour la doctrine chrétienne. On croit quelque temps avoir des disciples fidèles, et, avant qu’on s’en doute, ils se séparent de vous et forment une secte. Vous êtes un hérétique, comme les autres ; car vous n’êtes pas le premier qui m’ait abandonné. Je me suis séparé des hommes les meilleurs, pour des divergences sur quelques points de ma théorie des couleurs. » Eckermann ajoute : « Il me cita des noms connus. »
L’un de ces noms était sans doute celui de Schopenhauer. Goethe lui renvoya son manuscrit, sur sa demande, le 23 janvier 1816, en l’accompagnant d’une lettre où il disait : « Tenez-moi au courant de vos occupations, auxquelles je ne manquerai jamais de m’intéresser. Je suis trop vieux pour m’approprier les manières de voir des autres ; mais j’aime bien m’instruire, historiquement et dans la mesure du possible, de ce qu’ils ont pensé et de ce qu’ils pensent encore. » Le traité de Schopenhauer parut quatre mois après, et, dès le 4 mai, Goethe en recevait le premier exemplaire.

Plus tard, rédigeant ses Annales, et rappelant ses souvenirs de 1816, Goethe disait : « Dans la discussion sur les couleurs, le docteur Schopenhauer se rangea de mon côté comme un ami bienveillant. Nous traitâmes différentes questions en commun, mais enfin nous ne pûmes empêcher certaines divergences. Ainsi deux amis peuvent marcher longtemps ensemble, en se donnant la main ; puis l’un se sent attiré vers le nord, l’autre vers le midi, et ils finissent par se perdre de vue. » Goethe et Schopenhauer ne se perdirent pas tout à fait de vue. Schopenhauer ne cessa de glorifier le génie de Goethe, en associant son nom aux plus grands noms de la littérature moderne, et Goethe continua de suivre la carrière de son ami avec sa bienveillance accoutumée.