Leconte de Lisle, le poète tragique

Leconte de Lisle et Schopenhauer

La mode étant aux études historiques, il n’est pas surprenant de voir le chef du Parnasse y sacrifier un tantinet. C’est même là, si l’on en croit Jules Lemaître, que Leconte de Lisle aurait puisé son pessimisme. L’histoire « lui apparut comme l’universelle tragédie du mal, comme le drame de la force sombre et douloureuse... Il se dit alors que la vie est mauvaise et que l’action est inutile ou funeste. Mais, séduit par le pittoresque et la variété plastique de l’histoire humaine, par les tableaux dont elle occupe l'imagination au point de nous faire oublier nos colères et nous douleurs, il entra, par l’étude, dans les mœurs et dans l’esthétique des siècles morts » (J. Lemaître, notice biographique de Lecomte de Lisle dans l’Anthologie du XIXème siècle). Le cœur révolté contre l’Être, Leconte de Lisle, comme Schopenhauer, n’a vu dans l’histoire que l’iniquité, et dans le monde, que la cruauté. Aussi, devant l’indifférence de la nature, rien n’est-il préférable à la protestation du contemplateur qui ne veut pas s’attendrir. Et l’on retrouve là toute l’amertume intérieure de Vigny. Pour Jules Lemaître, les conceptions bouddhiques ou le mépris des émotions vulgaires conduisent aux templa serena, et notre critique semble éprouver, à son tour, cet « orgueil délicieux » qu’il prête au pessimisme spéculatif.

Nous ne croyons pas que Leconte de Lisle ait connu cette variété d’orgueil. Au surplus, ce n’est pas cela que nous cherchons. Nous ne voulons retenir des affirmations de Jules Lemaître qu’une chose : la constatation du pessimisme historique du poète parnassien. Quant à l’influence de Schopenhauer sur Leconte de Lisie, il est bien malaisé de l’établir d’une manière précise, attendu qu’on ne rencontre jamais, sous la plume du poète, le nom du philosophe allemand. Pourtant il existe entre eux certains rapports de doctrine, voire quelques ressemblances, que nous ne pouvons passer sous silence. Pourquoi hésiterions-nous, au reste, à tenter un rapprochement entre le philosophe et le poète ? N’avons-nous pas été précédé dans cette voie ? et des critiques, au hasard de leurs intuitions, n’ont-il pas déjà accouplé les noms de Schopenhauer et de Leconte de Lisle (Voir notamment J. Lemaître, Les contemporains, 4ème édit., p. 35) ?

Dailleurs l’œuvre entière du poète parnassien, prodigieuse par la magnificence et la dureté des lamentations, n’est-elle pas l’expression d'un pessimisme aussi absolu que celui de Schopenhauer ? Et la plupart des poèmes sont-ils autre chose que des prières à la mort ou des effusions vers le néant ? Certaines pièces même, telles que Aux morts, le Dernier Souvenir, les Damnés, Fiat Nox, la Dernière Vision, l’Anathème, Solvet Sæclum, Dies Iræ, sentent nettement le pessimisme schopenhauerien. Nous verrons aussi comment le pessimisme de Leconte de Lisle est devenu froid et hautain, sans se départir jamais, même au milieu de ses souffrances, de ce calme olympien qu’il admirait chez les autres et qui caractérise les hommes vraiment supérieurs.

Aussi éloigné de la « curiosité ondoyante » de Sainte-Beuve que du « dilettantisme désenchanté » de Gautier, Leconte de Lisle apportait à l’exercice de son art cette conviction profonde qui consacre l’autorité du chef. Après avoir fait du journalisme et écrit des vers qui se ressentent un peu trop de son admiration juvénile pour Lamartine et Musset, il en vient promptement, sous l'influence de Flaubert et de Gautier, à chercher dans l’impersonnalité le principe même de son esthétique. A cette impersonnalité s’ajoute bientôt l’impassibilité, autre dogme de l’école parnassienne. Mais un tempérament comme celui de Leconte de Lisle ne pouvait se borner à n’être qu’un « réflecteur », même puissant. S’il n’exprimait rien de ses émotions particulières, s’il n’offrait pas son « cœur ensanglanté » à la « plèbe carnassière », s’il refusait, en un mot, de livrer sa vie, il choisissait néanmoins, comme thème d’inspiration, l’idée toute personnelle qu’il se faisait du monde et de la vie.

Leconte de Lisle admire la nature :

Nature ! Immensité si tranquille et si belle,
Mystérieux abîme où dort l'oubli sacré
(Poèmes Barbares, Ullra coelos)...,

mais il ne l’aime pas, car elle « se rit des souffrances humaines » :

Elle dispense à tous ses forces souveraines
Et garde pour sa part le calme et la splendeur (ibid.).

L’ « impassible beauté » de la nature a toujours fait le désespoir des poètes. Nous l'avons vu pour Vigny. Leconte de Lisle, reprenant le thème de ses devanciers, reproche à la nature sa cruelle indifférence :
Tu n’entends point nos cris d’amour ou d’anathème (ibid).

Mais la nature n’en continue pas moins à tendre « sa coupe toujours pleine » à nos lèvres brûlantes qui cherchent, malgré tout, « le calice amer du désir ». Pourquoi lui en vouloir ? Son rôle n’est-il pas de perpétuer la vie ? Est-ce un crime de fournir à chaque être de quoi subsister ?

La Faim sacrée est un long meurtre légitime
Des profondeurs de l’ombre aux cieux resplendissants
Et l’homme ou le requin, égorgeur ou victime,
Devant ta face, ô Mort, sont tous deux innocents
(Poèmes tragiques : Sacra Fames).

Ce maintien de la vie, assuré par la nature, est-il vraiment nécessaire ou même désirable ? Non, répond Leconte de Lisle, car la vie est mauvaise et inutile, faite « du tourbillon sans fin des apparences vaines ». La douleur est comme une loi divine qui régit l’existence de l’homme. Car c’est Dieu, le grand responsable de la douleur universelle, lui, le mauvais organisateur de ce triste monde.

Dieu triste, Dieu jaloux qui dérobes ta face,
Dieu qui mentais disant que ton œuvre était bon (Quaïn)

De même que Victor Hugo se représentait Dieu, au fond de son « azur immobile et dormant », faisant des choses inconnues »,

Où la douleur de l’homme entre comme élément,

Lconte de Lisle accuse Dieu d’accabler inutilement la misérable poussière humaine ». Il traduit la « sombre douleur de l’homme », et, dans un « frémissement d’amour et de pitié », il écoute la plainte qui est « au fond de la rumeur des nuits »,

Lamentation large et souffrance inconnue
Qui monte de la terre et roule dans la nue ;
Soupir du globe errant dans l'éternel chemin,
Mais effacé toujours par le soupir humain
(Poèmes Antiques : Baqhavat.).

Et le poète étend sa pitié à tout ce qui vit. Il excuse même Caïn dont l’enfance fut dépourvue d'affection :

... Celui qui m’engendra m’a reproché de vivre,
Celle qui m’a conçu ne m’a jamais souri.

Pour Leconte de Lisle, Caïn est le type de l’homme qui a péché inconsciemment, plus victime que coupable, comme les héros grecs. Le poète prête sa voix au réprouvé pour demander au Créateur la raison de son existence. Etait-il donc prédestiné à la douleur, « dès le ventre d'Héva maudit et condamné ? » « Quel mal ai-je fait » ? dit-il. Ai-je demandé à naître ? « Que m’importait la vie au prix où tu la vends » ?

Que ne me plongeais-tu dans ta paix immortelle,
Quand je n’avais encor ni souffert ni pleuré ?
... Je n’aurais pas senti le poids des ans funèbres ;
Ni sombre, ni joyeux, ni vainqueur, ni vaincu.
(Poèmes Barbares : Ultra coelos.)

« Oh ! pourquoi suis-je né ? », tel est le cri poignant qui revient comme une lamentation. En effet, pourquoi le génie de l’espèce ne lui a-t-il pas fait grâce de cette existence affreuse. Le monde est-il donc en proie à la fatalité du génie de l’espèce, comme dit Schopenhauer, et cette fatalité est-elle au service de Dieu ou plus puissante que Dieu lui-même ? Pas plus que ses devanciers (Vigny, par exemple), Leconte de Lisle n’obtient une réponse satisfaisante :

Mais si rien ne répond dans l’immense étendue,
Que le stérile écho de l’éternel désir,
Adieu, déserts ou l’âme ouvre une aile éperdue !
Adieu, songe sublime, impossible à saisir !
(Dies Irae)

Comme Pascal, comme Vigny surtout, le poète est blessé par l’immensité et la froideur de ces étendues silencieuses. Et avec une hauteur d’accent qui rappelle Moïse et le Mont des Oliviers, il adopte une attitude de révolte farouche :
J’élèverai la voix vers celui que je hais.

Vigny s’était drapé dans son indifférence, Leconte de Lisle, plus tourmenté peut-être, pousse ce cri d’une immense fierté : « Je resterai debout ! »

... Jamais je ne tairai
L’infatigable cri d’un cœur désespéré !
La soif de la justice, Ô Khéroub, me dévore.
Ecrase-moi, sinon jamais je ne ploîrai !

Après avoir constaté le néant des dieux et la corruption de ce « monde de boue », Leconte de Lisle envisage les moyens de s’évader d’une pareille vie. Le premier qui s’offre à son désespoir est naturellement le plus simple et le plus radical : le suicide. Mais c’est là une solution peu philosophique, et, comme Schopenhauer, il repousse le suicide individuel. D’autre part, le suicide collectif étant pratiquement irréalisable, le poète en vient à souhaiter la mort le plus vite possible. Il demande à la nature de lui « reprendre » une vie qui lui pèse. Il a hâte de fuir ce « monde lugubre », cet « univers stupide », qui ne valent pas « la paix impassible des morts » (Poèmes tragiques : L’illusion suprême). Le mal est de trop vivre, et la mort est meilleure (Poèmes barbares, Le vœu suprême), déclare-t-il. Dans sa lassitude, il envie jusqu’au sanglant baptême

…du brave et du martyr,
Où l’Âme se retrempe au moment de partir !

Cette soif de paix s’affirme dans toute l’œuvre de Leconte de Lisle. « Ô lugubres troupeaux des morts, je vous envie », s’écrie le poète, surtout si vous goûtez à jamais

L’irrévocable paix inconnue à la terre,
Et si la grande nuit vous garde tout entiers !
(Ibid., Aux morts)

Lorsqu’il s’adresse aux morts, son invocation a quelque chose de baudelairien :

O Morts ! morts bienheureux en proie aux vers avides !
Oh ! dans vos lits profonds quand je pourrai descendre,
Comme un forçat vieilli qui voit tomber ses fers
Que j'aimerai sentir, libre des maux soufferts,
Ce qui fut moi rentrer dans la commune cendre !
(Poèmes barbares : Le vent froid de la nuit)

Non seulement il désire la mort libératrice, mais il l’implore : « Nuit du néant prends-moi ! » Au Fiat lux de V. Hugo, il répond par un Fiat nox désespéré. Schopenhauer avait considéré la mort comme le « musagète » de la philosophie, Leconte de Lisle croit y trouver la lumière suprême : « Lumière, où donc es-tu ? Peut-être dans la mort ». La mort, seule capable de soulever le voile d’Isis, est un des thèmes favoris du poète, thème qu’on retrouve dans la plupart de ses hymnes védiques. En tout cas, si la mort ne nous procure pas la lumière espérée, elle nous assure un refuge inviolable et un repos certain :

Et toi, divine Mort, où tout rentre et s’efface,
Accueille tes enfants dans ton sein étoilé ;
Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace,
Et rends-nous le repos que la vie a troublé
(Dies Irae).

Ce n’est pas tout. En nous rendant à la Sagesse, la mort nous venge de ce monde brutal et grossier, à la surface duquel nous nous débattons comme de laborieuses fourmis. En effet, le triomphe de la mort rendant la planète inhabitable, amènera également la disparition d’un monde dont le miroir aura été brisé. Cet anéantissement est d’ailleurs celui que Schopenhauer a prévu et souhaité. Lorsque « la voix sinistre des vivants » se taira sur la terre, le globe « pulvérisé » ira sans doute fertiliser, comme un engrais chimique,

Les sillons de l’espace où fermentent les mondes.

Cette hypothèse de Leconte de Lisle évoque celle de Schopenhauer. Son monde volatilisé rappelle quelque peu le monde du philosophe pessimiste, monde de la Volonté renié par l’Intelligence. Leconte de Lisle en est arrivé à considérer le monde comme une œuvre avortée, s’inspirant des Védas où il est dit que le monde est une des quarante-sept comédies dont s’amuse l’éternel. La mort étant le seul vrai repos possible, le poète souhaite ardemment le jour de la libération suprême où tout rentrera dans le néant infini. Tel est le vœu secret. Mais cette « immense aspiration au néant, désir ultime du plus complet pessimisme », ne saurait être comprise par la foule « ignorante et brutale ». Son appel à la mort risquant de ne pas être entendu — Schopenhauer avait eu la même appréhension — Leconte de Lisle adopte une attitude plus philosophique et plus conforme en même temps à la doctrine schopenhauerienne : l’attitude contemplative, prélude au renoncement total. Cette attitude contemplative s’accommode néanmoins de la vie grâce à l’Illusion dont le rôle est plus important qu’on ne pense d’ordinaire. Bien que la vie ne vaille pas, à la réflexion, la peine d’être vécue, nous nous laissons momentanément séduire par ses promesses, et, la vieille Illusion fait de nous sa pâture ». Il faut accepter la vie, triste cadeau, comme on accepte la mort, avec résignation :

La vie est ainsi faite, il nous la faut subir.
Le faible souffre et pleure, et l'insensé s’irrite ;
Mais le plus sage en rit, sachant qu’il doit mourir
(Poèmes barbares, Requies).

Extraits de Influence de la philosophie de Schopenhauer en France, A. Baillot