Schopenhauer et Bergson

Vers 1880, Schopenhauer a connu en France une certaine vogue. Ceux qui ont voulu, par snobisme, sacrifier à l’engouement du jour ont feuilleté hâtivement les œuvres du philosophe allemand, quand ils ne les ont pas connues de seconde main ou, plus vaguement encore, par ouï-dire. Cette connaissance superficielle du grand pessimiste n’est pas le fait de M. Bergson. Parmi les penseurs français qui ont lu Schopenhauer, peu sont entrés dans l'intimité de la pensée schopenhauerienne aussi loin que l’auteur de l’Évolution créatrice. Cette connaissance approfondie de la doctrine de la Volonté tient à plusieurs raisons.

D'abord, elle est due à l’admiration sincère que M. Bergson éprouve pour Schopenhauer, « le seul métaphysicien allemand qui ait été psychologue » (Bergson, La philosophie, p. 22). C’est ce qui explique en partie pourquoi il l’a pris pour guide, de préférence à tout autre. Ensuite, le fait d’attribuer à un principe actif et inconscient une volonté créatrice capable de vaincre l’inertie de la matière, constitue pour M. Bergson, une hypothèse féconde. A ses yeux, c’est même là le grand mérite de Schopenhauer, ou plutôt sa grande intuition. Enfin, la communauté d'origine de la volonté et de l’intelligence, principe du monisme de Schopenhauer, est admise par M. Bergson qui en fera le point capital de son système. La conception de la vie lui parait autrement forte, chez philosophe de la Volonté, que dans la philosophie criticiste et surtout néo-criticiste, qui est une philosophie de l'entendement pur.

Pour M. Bergson, la Volonté reste un principe indiscuté. C’est cette force initiale, aveugle et inconsciente, se manifestant sous forme d’instinct dans l’animal et de poussée vitale dans l’ensemble des choses, qui l’a vivement frappé. Schopenhauer a donc exercé une action décisive sur la pensée bergsonienne, moins peut-être par son pessimisme que par sa théorie de la Volonté. Car, dans Schopenhauer, si le pessimiste n’a pas entièrement séduit M. Bergson, le métaphysicien lui a imposé le principe même de sa philosophie. Et il est presque banal aujourd'hui de remarquer que la théorie de l’évolution créatrice et de l’immortalité, chez M. Bergson, est emprunté à Schopenhauer, tant il est perceptible aux moins avertis que l’Élan vital est directement issu de la Volonté. Pour le montrer, il n’est pas nécessaire de faire un exposé systématique et complet de la philosophie bergsonienne. D’ailleurs, pas plus que la pensée de Renan, la pensée de M. Bergson n’est susceptible d’être mise en formules. Gardons-nous donc de la rétrécir sous prétexte de la coordonner. Il suffira sans doute d’examiner successivement les conceptions de M. Bergson sur le monde et la vie, ses considérations sur les rapports de l’intellect et de l’instinct, voire même sur la métaphysique de l’amour. Ces notations brèves nous permettront peut-être d’apercevoir, entre la philosophie de Schopenhauer et celle de M. Bergson, les rapports cherchés.

Il résulte évidemment que M. Bergson n’est pas resté étranger à la philosophie de Schopenhauer. Des philosophes contemporains, il est même le seul à s’être autant imprégné de la philosophie de la Volonté. Les textes cités le prouvent abondamment. L’évolution philosophique de M. Bergson semble même être liée à sa compréhension progressive de la métaphysique de Schopenhauer. Et la progression observée, chez Bergson, entre l’Essai sur les données immédiates de la conscience et l‘Évolution créatrice correspond sensiblement à l’évolution qui se manifeste, dans la pensée de Schopenhauer, entre la Quadruple racine du principe de raison suffisante et le Monde comme volonté et comme représentation.

Toutefois, cette sorte de parallélisme dans l’évolution de la pensée pas plus d’ailleurs qu’une certaine similitude de vues métaphysiques, ne nous autorise pas à considérer M. Bergson comme un disciple de Schopenhauer. C’est surtout comme théoricien des origines du monde, de la vie, de la pensée, que Schopenhauer est apprécié par M. Bergson. A ce triple point de vue l’influence de Schopenhauer sur M. Bergson est incontestable.
On peut encore trouver d’autres ressemblances entre les deux philosophes sur des points de détail. Pour peu que l’on passe du fond à la forme, on s'aperçoit vite que le style de M. Bergson rappelle assez le style de Schopenhauer ; clair et précis, vigoureux et abondant, concret et métaphorique. M. Bergson a toujours, comme Schopenhauer, une image à sa disposition pour présenter une idée abstraite.

Cette analogie dans la manière de s’exprimer est-elle révélatrice du degré d’influence subie par M. Bergson ? ou est-elle due à la rencontre fortuite des mêmes procédés ? Répondre à la première question par l’affirmative serait méconnaître l'originalité profonde de M. Bergson. Ce serait aussi lui faire grief de son commerce étroit avec Schopenhauer et grever son œuvre d’une lourde hypothèque. D’autre part, nier que M. Bergson ait fait grand cas de la philosophie de Schopenhauer et rejeter toute influence possible, serait peu conforme à la réalité des faits et s’accorderait mal avec une connaissance, même superficielle de la philosophie bergsonienne. Tant il est vrai que l’examen d’une doctrine, si complet soit-il, (et ce n’est pas le cas pour le nôtre) ne peut donner une mesure exacte des influences subies par le propagateur de cette doctrine.

Pour ce qui est de M. Bergson, l’examen de ses ouvrages permet néanmoins d'apercevoir ce que la philosophie bergsonienne doit à Schopenhauer. A dire vrai, c’est moins une évaluation rigoureuse qu’une impression d’ensemble. Car M. Bergson n’ayant pas lui-même déclaré le montant de sa dette, il est assez difficile d’en limiter l'importance. Il ne nous reste plus qu’à prier le lecteur d’être indulgent à notre essai. Et puisque M. Bergson convient lui-même que nous ne sommes jamais sûrs que ce que nous pensons ait réellement passé dans ce que nous avons dit », puisse notre expression à son endroit n'avoir pas été trop infidèle à notre pensée !