Louise Ackermann ou le pessimisme intégral

Schopenhauer et L. Ackermann

Parmi tous les pessimistes post-romantiques, Mme Ackermann offre assurément le type le plus achevé de ce qu’on est convenu d’appeler, depuis Vigny, le poète-philosophe. Contemporaine de Guyau et de Sully Prudhomme, autres poètes philosophes, mûrie par une méditation prolongée, elle professa un pessimisme tout rationnel, c’est-à-dire philosophique.

Optimiste à ses débuts, grâce à son éducation religieuse, Mme Ackermann passa, dès ses premiers déboires, au pessimisme intégral. Avide de science, elle perdit rapidement la foi de sa jeunesse. Veuve à 32 ans (1846), elle se retira dans un ermitage des environs de Nice — tel Çakya Mouni sous le figuier de Gaja — pour se livrer à la méditation. C’est dans cette retraite claustrale que, pendant vingt-quatre ans, se mûrirent sa pensée et son talent. Son érudition y devint considérable, consacrée surtout aux études spéculatives qui lui avaient été révélées par son mari. C’était sa manière, à elle, de rester fidèle à celui qu’elle aimait. La vie de recluse qu’elle s’imposa, contribua singulièrement à accroître la vigueur de sa pensée et à développer des qualités rares chez les écrivains de son sexe. Pas de soupirs élégiaques, pas de sentimentalité mièvre : des sentiments virils présentés sous une forme châtiée. Son pessimisme n’est pas le désenchantement égoïste d’une âme chagrine. Il est essentiellement philosophique, car il procède de la raison impersonnelle. Mme Ackermann, fille spirituelle de Leopardi, mêle intimement le sentiment à l’idée et l'amour à la science. Et lorsqu’elle exprime, en des accents qui lui sont propres, l’âme humaine aux prises avec l’inconnu, elle atteint, dit Sully Prudhomme, à « un sublime nouveau ». C’est pourquoi il n’est peut-être pas inutile d’examiner brièvement ses conceptions sur la nature, la vie, la condition humaine.

D’abord, Mme Ackermann adopte le postulat de Leopardi — qui se trouve être aussi celui de Schopenhauer — : le monde ne peut être que mauvais, et il aurait mieux valu qu’il n’existât pas. Mais, puisqu’il existe, il n’y a qu’à l’observer d’un peu près pour se rendre compte de son hostilité aveugle envers l’homme, et de sa cruauté inconsciente envers tous les êtres animés. La Nature, en effet, n’a qu’un but : pourvoir à sa pérennité par tous les moyens, souvent même au détriment des individus. Elle ne sait que créer. Elle enfante sans cesse pour combler les vides faits par la mort, sans se soucier des êtres qui disparaissent. Meurent les individus, pourvu que la vie de l’espèce soit assurée. La Nature n’a donc en vue que la continuité.

Elle n’a qu’un désir, la marâtre immortelle,
C’est d’enfanter toujours, fans fin, sans trêve, encor.
Mère avide, elle a pris l’éternité pour elle,
Et vous laisse la mort.

Toute sa prévoyance est pour ce qui va naître ;
Le reste est confondu dans un suprême oubli.
Vous, vous avez aimé, vous pouvez disparaître :
Son vœu est accompli.
(Poésies philosophiques)

Tout au long de ses Poésies philosophiques, Mme Ackermann ne fait que maudire la nature sous tous ses aspects :
Sois maudite en ta source et dans tes éléments.

Bien qu’elle se rende compte de son impuissance, la sombre poétesse brave néanmoins la grande marâtre, la créatrice impitoyable :

Créatrice, en plein front reçois donc l’anathème
De cet atome audacieux.

Et puisque la nature reste indifférente à la douleur humaine, la « chétive créature « doit, à son tour, se montrer insensible aux prétendus charmes de sa marâtre. Comme Vigny, Mme Ackermann ne se laisse pas séduire par des apparences trompeuses. Elle aspire à « l'Immortalité morne », préférable au « magnifique univers » dont la Nature n’a « su faire qu’un tombeau » !

Dans ce monde mal fait, la nature se montre trop égoïste pour que la vie soit agréable à l’homme. La vie de tous les êtres n’est qu’une longue souffrance.

« Je souffre ! »
... Et par tout ce qui naît, par tout ce qui respire,
Ce cri terrible est répété.

L'œuvre de Mme Ackermann résonne de la plainte universelle, et ses poèmes philosophiques seraient tous à citer. Mais, puisqu’il faut se borner, il suffira de relire certaines pièces comme Les Malheureux pour être pleinement édifié sur ce pessimisme à la fois hautain et poignant. Mme Ackermann ne se résigne pas à vivre sans protester. La vie lui semble même si lourde qu’elle adresse un hymne enthousiaste à la mort libératrice dont les « bras compatissants » lui sont un refuge. Cet appel à la mort bienfaisante n’est pas motivé, chez Mme Ackermann, par l’espoir d’une vie meilleure. Loin de là. Toute idée de palingénésie ou de renaissance, même heureuse, lui est insupportable.

Quoi ! renaître ! revoir le ciel et la lumière,
Ces témoins d’un malheur qui n’est point oublié,
Eux sur nos douleurs et sur notre misère
Ont souri de pitié !

Non, non ! Plutôt la Nuit, la Nuit sombre, éternelle !
Fille du vieux Chaos, garde-nous sous ton aile.
Et toi, sœur du Sommeil, toi qui nous as bercés,
Mort, ne nous livre pas ; contre ton sein fidèle
Tiens-nous bien embrassés
(Poésies philosophiques, Les malheureux).

Elle prie la mort de l’affranchir à jamais de la vie, sous quelque forme que celle-ci se présente ; elle demande simplement à s’abîmer dans le grand Tout, seul capable de lui procurer le repos et l’oubli.
Dans un sommeil sans fin, ô Puissance éternelle !
Laisse-nous oublier que nous avons vécu
(Ibid.).

Ce besoin de silence et ce désir d’oubli ne sont pourtant pas dûs aux malheurs personnels de Mme Ackermann. Ces cris ne sont pas arrachés par une douleur atroce ou un mal physique implacable. Leur origine est plus philosophique. Mme Ackermann se place à un point de vue plus désintéressé. Si elle quitte ce monde en proférant une plainte ou un « soupir déçu »,

C'est moins d'avoir souffert que de n’avoir rien su (Ibid.).

Comme Vigny, comme Sully Prudhomme, elle est malheureuse de n’avoir pu pénétrer le dessein de la nature, le sens de la vie. Elle a souffert de n’avoir rien su. Elle eût peut-être encore plus souffert d’avoir su quelque chose. Elle se serait vite aperçue que la courte science dont se targue l’orgueil humain est d’un bien faible secours lorsqu’il s’agit d’expliquer le problème de notre destinée.

La faiblesse de l’homme, mise en lumière avec tant de force par Pascal, ne cesse pas de troubler Mme Ackermann. Quand notre philosophe-poète réfléchit à tout ce que l’homme doit vaincre pour subsister, elle est d’abord effrayée. Mais elle ne tarde pas à se sentir envahie par un sentiment de pitié profond envers le héros du drame millénaire. Elle se demande pourquoi l’humanité est vouée à un « travail de Sisyphe ». De cette misérable condition qui donc est responsable, si ce n’est Dieu, cette « entité personnifiée » ? Mme Ackermann compare le Dieu du christianisme au César romain qui, impassible dans sa loge impériale, regarde les gladiateurs combattre et mourir, répondant par un étemel pereat ! à la plainte des victimes.

Si c'est un Dieu, maître et tyran suprême,
Qui nous contemple ainsi nous entre-déchirer,
Ce n'est pas un salut, non ! c’est un anathème
Que nous lui lancerons avant que d'expirer !
(Poésies philosophiques)

Mais elle se rend compte de la vanité de son anathème, puisqu’elle préconise un moyen plus efficace pour faire échec à la douleur. Ce moyen, le seul d’ailleurs compatible avec une attitude philosophique, nous a déjà été indiqué par Schopenhauer : c’est le renoncement absolu, l'ascétisme complet. Il faut nous affranchir de la volonté pour pouvoir sauver les êtres futurs. Ici la voix de Mme Ackermann devient tragique, et ses accents lugubres font songer au Vœu de Sully Prudhomme :

Notre audace du moins vous sauverait de naître,
Vous qui dormez encore au fond de l’avenir,
Et nous triompherions d’avoir, en cessant d’être,
Avec l'Humanité forcé Dieu d’en finir (Ibid.).

De telles paroles, dans la bouche de celle qui, au lendemain de la mort de son mari, a prononcé ses vœux, ne sont point pour nous surprendre. Elles sont l'écho d’une conviction profonde.

Après avoir considéré la vie sous le même angle que Schopenhauer, Mme Ackermann devait nécessairement détester l’amour, courtier du génie de l’espèce. Plus sincère que le philosophe allemand lui-même, elle méprise la copulation, et quand, indignée, elle se dresse contre l’amour, c’est pour lui ôter son masque trompeur. Elle a compris que l’« acte génésique » est la source de tous les maux, puisqu’il perpétue la vie. Les manifestations de l’amour s’exercent toujours au détriment de l'individu. Toutes les créatures qui subissant le « tyran cruel » sont vouées aux pires calamités. C’est pourquoi il importe de faire échec au « tyran ». Le meilleur moyen sera sans doute de pratiquer un ascétisme rigoureux. Mme Ackermann nous exhorte, en effet, à mortifier nos sens par le travail et surtout par l'art :

Le meilleur est encore en quelque étude austère
De s’enfermer, ainsi qu’en un monde enchanté,
Et dans l'art bien-aimé de contempler sur terre,
Sous un de ses aspects, l’éternelle beauté
(Premières poésies - A un artiste).

Les conclusions de Mme Ackermann sont si voisines de celles de Schopenhauer que nous avons peine à les y croire étrangères. Ce n’est pas que Mme Ackermann nous permette une affirmation en s’avouant elle-même tributaire du philosophe de Francfort. Bien au contraire. Ses déclarations sont loin de fortifier notre hypothèse. Dans un appendice à son autobiographie, daté de 1877, Mme Ackermann se défend d’avoir subi l’influence du philosophe allemand, et elle essaie de prouver que son pessimisme n'a pas attendu celui de Schopenhauer pour se « déclarer ». Son principal argument consiste à invoquer un fragment intitulé l'Homme, et portant la date de 1830. Il commence ainsi :

Misérable grain de poussière
Que le néant a rejeté,
Ta vie est un jour sur la terre,
Tu n’es rien dans l'immensité...

et se termine par ces vers :

Sous le poids de tes maux ton corps usé succombe,
Et, goûtant de la nuit le calme avant-coureur,
Ton œil se ferme enfin du sommeil de la tombe :
Réjouis-toi, vieillard, c’est ton premier bonheur.

Est-il besoin de dire que cela ne prouve pas grand chose? et que parlant à cinquante ans de distance, le poète a pu se faire illusion sur ses influences de jeunesse? De plus, nous avons peine à nous représenter ces vers comme sortis du cerveau encore « informé » d’une jeune fille de dix-sept ans. Enfin tout porte à croire que, si le pessimisme précoce de Louise Ackermann est antérieur à sa connaissance de Schopenhauer, il n’y est pas étranger ; que s'il est né avant, il s’est développé après. Ajoutons que « l’ourson » de la pension Daubrée, après avoir feuilleté Sénancour, Hugo, Vigny, Musset, apprit l’anglais et l’allemand, et dévora fiévreusement Shakespeare, Byron, Goethe, Schiller. Cela suffirait déjà à expliquer la ressemblance de son œuvre avec celle de Schopenhauer par la communauté des sources. Mais il y a plus. En 1838, après ses débuts littéraires, la jeune poétesse partit pour Berlin où elle séjourna un an pour parfaire sa connaissance de l’allemand. Elle visita l’Allemagne, qui lui plut beaucoup, et en revint toute germanisée. Elle y retourna quelques années plus tard et s’y maria. S’associant avec le plus grand zèle aux travaux de son mari, elle prit goût à la philosophie et s’intéressa aux questions philosophiques qui « passionnaient seules les esprits ». Il serait donc surprenant quelle n’eût pas alors entendu parler de Schopenhauer qui commençait à percer après la mort de Hegel. Et puis n’oublions pas que, pour être « pupille » de Platon et de Voltaire, on n’en est pas moins encline à cacher ses sources.

Extraits de Influence de la philosophie de Schopenhauer en France, A. Baillot, 1927