Schopenhauer et Kant

C’est à l’université de Göttingen, durant le semestre d’hiver 1810-1811, que Schopenhauer, sur les conseils de Schulze, s’est mis à la lecture de Kant. Les notes fort abondantes que lui a suggérées cette lecture, et dont les plus récentes sont au plus tard de 1813, nous montrent qu’en deux ans il a lu de fort près, la plume à la main, les Prolégomènes, qu’il a probablement connus les premiers et qu'il a toujours considérés comme la meilleure introduction à l'étude du Kantisme, les trois Critiques, la Métaphysique de la Nature, la Doctrine du Droit, la Doctrine de la Vertu, la Logique, l’Anthropologie. Des nombreux passages qu’il a consacrés à la discussion du kantisme, les plus importants sont d’abord la Critique de la philosophie Kantienne, en Appendice au tome Ier du Monde, W., I, p. 531-677 ; — dans le Monde même, les §§ 1-7, 30, 62 et les Suppléments correspondants.

Pour Schopenhauer, tout le développement auquel s’attachent les noms de Fichte, de Schelling et dé Hegel n’est qu’une excroissance parasite du kantisme. Il ne tarit pas d’invectives contre « les trois sophistes ». Il veut bien reconnaître « du talent » à Schelling; mais Fichte n’est que « la caricature de Kant, le miroir grossissant de ses défauts ». Quant à Hegel, ce « Caliban de la philosophie », qui pourrait dire le nombre des cerveaux qu’il a détraqués ? Tous trois représentent « la descendance bâtarde » de Kant, dont il est, lui, l’héritier légitime : c’est là l’assaisonnement ordinaire des préfaces et des digressions de Schopenhauer. Mais ce qu’il faut lui accorder, c’est que nul n’a étudié de si près les écrits du maître et ne s’est si bien pénétré de sa doctrine. Il lui a consacré un long article, sous forme d'appendice à la première édition du Monde comme volonté et comme représentation. Il désire même qu’on lise cet appendice avant d’aborder l’ouvrage principal. Schopenhauer a relativement peu écrit, et il s’en fait un mérite, n’ayant jamais pris la plume que quand il avait quelque chose à dire. Mais il veut aussi être lu en entier, et il indique même l’ordre dans lequel on doit le lire. « Si mon ouvrage, dit-il, suppose des lecteurs familiers avec la philosophie de Kant, il suppose également la connaissance de l’appendice dont je parle. A ce point de vue, le plus sage serait de lire d’abord l’appendice, qui a, du reste, par son contenu, des rapports étroits avec le premier livre. D’un autre côté, on ne pouvait éviter, vu la nature du sujet, que l’appendice ne se référât çà et là au corps de l’ouvrage : d’où il suit tout simplement qu’il faut le lire deux fois. » Schopenhauer fait, d’ailleurs, la même recommandation pour tout l’ouvrage, « attendu que le commencement suppose la fin, à peu près comme la fin suppose le commencement » (Le monde comme volonté et comme représentation, préface de la première édition).

Kant est, pour Schopenhauer, le véritable initiateur des études philosophiques. L’effet que la lecture de ses écrits produit sur un esprit bien constitué peut se comparer, dit-il, à celui que l’opération de la cataracte produit sur un aveugle. De lui date une nouvelle manière de philosopher. « Celui qui s’est assimilé sa doctrine n’est plus dupe de ses illusions ; il voit toutes choses sous un jour nouveau. Celui, au contraire, qui ne s’en est pas rendu maître est encore, malgré toute l’expérience qu’il peut avoir, dans une sorte d’innocence primitive; il est encore emprisonné dans ce réalisme naïf et enfantin que nous apportons tous en naissant, et qui prépare à tout, honnis à philosopher » (A. Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, préface de la 2ème édition). A Kant, on ajoutera plus tard Platon, Berkeley, Hume, mais Kant doit rester le directeur principal. La grande vertu de sa philosophie est d’affranchir l’esprit, de nous mettre en garde contre les suggestions de l’imagination et du cœur, de ne laisser vivre en nous d’autre désir que celui de connaître le vrai.

C’est sur trois points surtout, selon Schopenhauer, que la réforme de Kant a été décisive. D’abord, il a séparé nettement deux éléments que l’on confondait avant lui, ou qu’on sacrifiait l’un à l’autre : ce qui parait et ce qui est, le phénomène et la chose en soi, ce que nous pouvons connaître et ce qui échappe à toutes nos investigations. Il a réfuté ainsi tout à la fois le sensualisme exclusif et l’idéalisme exclusif, deux systèmes opposés dans leurs conclusions, mais ayant, au point de vue de la méthode, un caractère commun, qui est l’esprit dogmatique. « Avec Kant, la philosophie critique se pose en adversaire déclaré de cette méthode, quelles qu'en soient les applications. Elle soumet à son examen les prétendues vérités éternelles qui servent de fondement à toute construction dogmatique; elle recherche leur origine, et elle finit par la trouver dans la tête de l’homme. C’est de là qu’elles surgissent ; elles procèdent des formes qui appartiennent en propre à l’entendement humain, formes qu’il porte en lui et dont il se sert pour concevoir un monde objectif. Le cerveau humain est, en quelque sorte, la carrière qui fournit les matériaux de cette orgueilleuse construction dogmatique. Mais, pour arriver à son but, la philosophie critique a été obligée de remonter au delà des « vérités éternelles » sur lesquelles s'appuyait jusqu’ici le dogmatisme, et qu’elle voulait mettre en question; c’est pourquoi elle a pris le nom de philosophie transcendantale. Cette philosophie montre encore que le monde objectif, tel que nous le connaissons, n’appartient pas à l’essence des choses, mais qu'il n’en est que l’apparition ou le phénomène, phénomène conditionné précisément par ces formes qui résident a priori dans l’entendement humain, autrement dit dans le cerveau. Par suite, le monde objectif ne peut contenir autre chose que des phénomènes. » (A. Schopenhauer, Critique de la philosophie kantienne.)

L’influence de Kant n’a pas été moins efficace dans le domaine de la philosophie pratique, quoique là il ait laissé, selon Schopenhauer, un grand pas à faire à son successeur. En proclamant l’autonomie de la conscience morale, il a élevé l’activité libre de l’homme au-dessus des contingences du monde phénoménal. Il a rapproché la volonté humaine de la chose en soi, par le caractère absolu qu’il prêtait à la loi morale, qui est la norme de la volonté. Il ne lui restait qu’à reconnaître la volonté elle-même comme la chose en soi. « Il n’a pas reconnu l’identité de la volonté et de la chose en soi ; mais il nous a mis sur le chemin de cette découverte, en montrant que l’activité humaine a un caractère moral indéniable, qu’elle est tout à fait différente et indépendante des lois du monde phénoménal et ne saurait en aucune façon s’expliquer par elles, enfin qu’elle se rattache directement à la chose en soi. » Ainsi la grande inconnue, dont Kant n’avait pas osé soulever le voile, c’est la volonté, non pas seulement, ajoutera Schopenhauer, la volonté humaine, mais le vouloir vivre qui réside au sein de la nature et qui anime tous les êtres créés.

Un troisième mérite que Schopenhauer attribue à Kant, c’est d’avoir donné le coup de grâce à la philosophie scolastique, et sous ce nom il comprend toute la période qui commence à saint Augustin et qui se termine immédiatement avant Kant; Descartes lui-même, quoique ce fût « un esprit de la plus haute distinction », n’en est point excepté. Le caractère de cette période est d’observer, mais sans se rendre bien compte des conditions de l’observation, d’élever les lois du monde phénoménal au rang de vérités éternelles et de prendre ainsi le phénomène pour la réalité, enfin, sous ombre d’indépendance, de revenir toujours, par quelque détour, aux dogmes de l’Église, qu’elle s’est promis d’avance de respecter et même de confirmer. Schopenhauer, qui aime les comparaisons, applique aux « libres penseurs de ce calibre » une parole de Méphistophélès : «  Ils me font l’effet de ces cigales à longues pattes, qui volent en sautillant, et qui reviennent toujours chanter dans l’herbe leur vieille chanson. » — « Kant, ajoute Schopenhauer, avait ses raisons pour faire semblant de s’en tenir, lui aussi, au rôle de la cigale. Mais le prétendu saut qu’on tolérait, parce qu’on savait qu’il était ordinairement suivi d’une rechute dans l’herbe, se termina cette fois par un puissant essor ; et maintenant ceux qui restent en bas n’ont qu’à suivre des yeux le philosophe dans son vol, sans espoir de le ramener en arrière. »