Alfred de Vigny et le problème du mal absolu

Schopenhauer et Vigny

Parmi les romantiques particulièrement pessimistes, Alfred de Vigny se place au premier rang. Il occupe même, sans conteste, la première place. Sa ressemblance avec Schopenhauer est frappante par endroits, bien qu’il ne soit pas démontré que le philosophe ait influé sur le poète. En tout cas, cet accord sur certains points permet de les comparer ou, tout au moins, de les rapprocher.

Le pessimisme qu'on rencontre à dose plutôt faible chez Lamartine et chez Hugo, s’offre, chez Vigny, à haute dose et sous une forme dense. C’est que Vigny, cette « grande âme dépareillée », n’est pas de la famille des René, des Childe-Harold, des Obermann, tous ces grands désespérés qui, au fond, aiment leur ennui et sont charmés par leur tristesse même. Il n’est pas de ceux qui se sont plu à cueillir sur toutes choses ce que Sainte-Beuve appelle « la fleur du désenchantement » et à s’enivrer du mortel parfum de ses pâles corolles. La mélancolie de Vigny « n'a rien de vague, rien de maladif, ni d’efféminé ; elle ne se raconte pas pour le vain plaisir de s'offrir en spectacle au monde... Elle est forte et simple, et la plainte qu’elle exhale est comme l’écho de celle qui, depuis l’origine du monde, porte au ciel la protestation de l’homme moral » (M. Paléologue, Alfred de Vigny, p. 109).

Ce n’est pas une réflexion sur sa propre destinée qui a conduit Vigny au pessimisme, mais la vue du mal impersonnel et irrémédiable qui sévit indistinctement sur toutes les créatures. Comme l'avait déjà montré Schopenhauer, cette souffrance universelle est la seule notion positive qui nous soit donnée ; le plaisir, absence de douleur, est purement négatif. C’est ce que Vigny exprime, à son tour, en nous montrant le mal absolu : « Il n’y a que le mal qui soit pur et sans mélange de bien. Le bien est toujours mêlé de mal. L’extrême bien fait mal. L'extrême mal ne fait pas de bien. » (Journal d'un poète).

Le pessimisme de Vigny revêt différentes formes selon qu’il considère : Dieu, cause de l’univers ; la nature, responsable de la vie humaine ; l’homme, responsable de l’organisation de la société.

Tout d'abord Vigny s'en prend à Dieu d’avoir créé un monde aussi mauvais. Il lui fait ensuite grief de rester indifférent au sort de l’homme et d’abandonner même celui qui a voulu racheter le monde, confiant dans la miséricorde divine. Est-ce là cette récompense promise au Fils respectueux de la volonté du Père ? On connaît l’admirable invocation que Vigny a placée sur les lèvres du Christ au Mont des Oliviers. Lorsque Jésus, seul, loin de ses disciples endormis, erre la nuit sur les rochers de Gethsémani, une angoisse étreint son cœur, et sa grande âme est triste jusqu'à la mort ! Une telle tristesse est un aveu et comporte, aux yeux de Vigny, une protestation tacite. Si Dieu ne répond pas à nos cris de détresse, c’est que nous lui restons étrangers. Dès lors il n’y a plus lieu de se préoccuper d’une divinité qui, si elle existe, ne s'intéresse pas à la pauvre humanité. Et, cessant d’invoquer le ciel vide, Vigny jette ces vers célèbres qui sont, au dire de Sainte-Beuve, le testament philosophique du poète :

Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,
Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté,
Le juste opposera le dédain à l’absence,
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la Divinité.

Cette attitude, Vigny la recommande également à l’égard de la nature. La Nature est « au-delà de nous, indépendante, parfaite et se suffisant à elle-même. Nos pensées ne parviennent pas jusqu’à elle, nos paroles ne peuvent l’atteindre, et ni nos plaintes ni nos prières ne troublent sa sérénité. Elle n’a qu’un souci : tourner la roue de l’univers et entretenir, dans le monde, la vie par la mort et la mort par la vie. Alors quelle duperie de l’aimer ! Ne nous laissons donc plus prendre à ses sortilèges de beauté », et occupons-nous plutôt de « la majesté des souffrances humaines ». Loin d’être une mère, la nature est une marâtre, insensible à tout, sourde aux Imprécations comme aux prières. Ce thème, Vigny le développe longuement dans la Maison du Berger, « poème philosophique affreusement triste », de l’avis de M. Faguet.

Ainsi, ce n’est pas ce qui est éternel qu’il faut aimer, mais ce qui passe, car c’est ce qui passe qui souffre. Ce n’est pas la nature impassible et hautaine qu’il faut chérir, c’est l’homme. D’autant plus que la nature s’acharne contre lui avec une jalousie féroce, sans doute parce qu’il est un être pensant et parce qu’il peut, à ce titre, faire échec aux forces naturelles. Cette exhortation à l’amour du prochain vient d’un sentiment de pitié, qui dérive lui-même d'une conception pessimiste de la vie. La conception de Vigny, analogue à celle de Schopenhauer, s'apparente comme elle au christianisme. Schopenhauer avait déjà remarqué que les dogmes chrétiens, par leur origine comme par leur substance, sont essentiellement pessimistes. En effet, la doctrine de l’Évangile — comme, six siècles auparavant, celle des soutras bouddhiques — est éclose d’une conception pessimiste de la vie terrestre, d’une vue désolée des tristesses et des iniquités d’ici-bas. Coupable du fait même de son existence, la race humaine est entachée du péché originel qu’elle doit expier. Vigny a compris, lui aussi, que le christianisme est la représentation de ce monde comme un mal et de la vie comme un obstacle au seul vrai bonheur.

De cette source commune découle, pour le philosophe et pour le poète, une morale identique : une pitié sombre et sans larmes, mais énergique et passionnée. Seulement Vigny, entraîné par ses affinités stoïciennes, va plus loin que Schopenhauer. Sa pitié intransigeante exige de l’homme une certaine dignité dans l’infortune. Il a honte de ces hommes qui ne savent pas souffrir en silence, et il va jusqu’à glorifier ces « sublimes animaux » qui nous apprennent à quitter « la vie et tous ses maux » (Les Destinées : La mort du loup).

Vigny ne s’obstine pas dans la révolte ou l’orgueil. Sa pensée évolue et se dépouille peu à peu du pessimisme aigu qui l’étreignait, pour se réfugier dans la sérénité stoïque. Tombé « d’Eloa à la caserne », il en est venu, après bien des déceptions, au « désespoir paisible » et au mépris des « facticités » de la vie. Il est bon et salutaire, dit-il, de n’avoir aucune espérance ; il faut anéantir l’espérance au cœur de l'homme. Une résignation silencieuse lui paraît être la sagesse même :

Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.

C'est là, pour l'homme, le seul moyen de guérir sa misère. Vigny lui-même va donner l’exemple et se renfermer, pour n’en plus sortir, dans sa « tour d'ivoire » Cette sorte de renoncement peut être considéré comme un symptôme non équivoque de la négation du vouloir-vivre. Vigny, retiré au sein des « saintes solitudes » et s’absorbant dans une contemplation mystique, fait songer à Çakya-Mouni dans le silence et l’isolement de sa montagne. Et du continuel travail de son âme obstinément repliée sur elle-même, est sorti le pessimisme le plus désespéré peut-être qui se soit traduit dans notre littérature.

Quoi qu’il en soit, le pessimisme de Vigny, comme celui de Leopardi et de Schopenhauer, est un pessimisme intégral, à la fois métaphysique, moral et social. Les cieux sont vides, la nature indifférente et insensible, la société menteuse et traîtresse. Il est assez difficile de décider quel est, chez Vigny, celui des deux pessimismes qui engendre l’autre. Le pessimisme métaphysique et le pessimisme social s’accompagnent et se renforcent mutuellement. Toutefois, le pessimisme social semble assez indépendant de l'autre, car il procède d’une expérience directe de la vie. Le pessimisme métaphysique, de beaucoup le plus important, se manifeste d’abord par la révolte et le blasphème, et conduit le poète à une attitude irréligieuse envers le Dieu méchant et sourd. Il se traduit ensuite par le désespoir calme et le dédain silencieux, pour aboutir à une sorte d’athéisme social. Le poète dresse sa fière indépendance en face de l’indifférence divine. Il demeure insensible au silence éternel des « froides déités ». Là encore, le pessimisme athée de Vigny se montre à peine moins âpre et moins irrévérencieux que celui de Schopenhauer.

Extraits de Influence de la philosophie de Schopenhauer en France, A. Baillot