Schopenhauer et Charles Renouvier

Renouvier apparait, lui aussi comme un « bouddhiste contemporain ». A l’instar de Schopenhauer il importe sa morale de l'Inde.

Cette morale a également pour principe la pitié qu’il définit : « la révolte de l’âme contre la méchanceté du mal »

Comme son maître en pessimisme, après avoir révélé à l’homme sa condition misérable, Renouvier s’efforce de lui inculquer le sentiment divin de la pitié « Je voudrais, dit-il, qu’on apprît à l’enfant tandis que l’on cherche surtout à le lui déguiser. On lui parle de solidarité et d’altruisme... ; on ne lui parle pas de la solidarité dans le mal, qui est indéniable, elle, et de l’injustice commise ou subie ; on ne lui définit même pas correctement la justice » (Derniers entretiens, p. 92). Notre philosophe voudrait aussi que l’on s’ingéniât à « développer chez l’enfant le sentiment de la pitié », qui conduit à la justice. Pour éveiller la pitié — ici Renouvier reprend la thèse de Schopenhauer — « il suffit d’admettre pour tous les hommes une communauté d’origine et de fin, une étroite solidarité dans la misère et dans la souffrance. Tous les êtres humains sont capables d’éprouver la pitié, parce que tous les hommes sentent profondément la justice, ou, ce qui est la même chose, la douleur de vivre. »

Oui, il faudrait persuader aux hommes le prix chimérique du petit nombre d’années qu’ils ont à vivre ; il faudrait les amener à constater leur faiblesse en face de la grandeur écrasante de la nature. Arrivés là, ils pourraient apprécier la vie à sa juste valeur, et ne pas s’en parer comme d’un bien inestimable. C’est ce qu’à fait Renouvier. Il a médité sur son être périssable et l’a trouvé malheureux ; il a interrogé la nature et l’a trouvée hostile. Il a vu en elle un abîme de ténèbres où nul éclair ne luit, une fosse immense où les cadavres s'amoncellent pêle-mêle. Cette constatation faite, il a cessé d’aimer la nature. Puisqu’elle n’a d’autre fin que de « se dévorer incessamment elle-même », la vie ne vaut pas « les quatre fers d’un chien. » Telle est sa conclusion. Et cette vie, positivement mauvaise, il l'a quittée sans regret.

Ainsi nul philosophe, plus que Renouvier, n’a pris au sérieux la réalité du mal, « nul n’a protesté plus ardemment contre l’indifférence de la nature » (L. Dauriac, le testament philosophique de Renouvier, avril 1904). Et il serait difficile de ne pas classer parmi les philosophes pessimistes celui qui, pour se distraire, traduisait des fragments du De natura rerum et, quelques semaines avant de mourir, proclamait Lucrèce « le plus grand des poètes, le chantre de la mort ! »

Pessimiste, Renouvier l’a été dans toute la force du terme. Il est de ceux qui prétendent que l’existence du mauvais et du laid « ne peut pallier par aucun raisonnement, dans un ordre de choses dont le trait capital est la destruction de tout ce qui s’engendre et des êtres les uns par les autres. » (Hist. et solution des problèmes métaphysiques, p. 118, Paris, 1901)

Après avoir sondé les théories et les systèmes, Renouvier s’aperçoit de l’incertitude déprimante qui en résulte. Les plus beaux concepts sonnent creux à son oreille, et ses propres hypothèses ne te satisfont point. Les notions traditionnelles ne sont pas pour lui des vérités évidentes, capables de fournir à la raison des bases solides. Même la science lui paraît insuffisante à diriger une vie, malgré sa valeur pratique. Il faudra donc toujours, dit-il, se former une morale provisoire, et lui-même accepte cette « morale par provision » qui fut celle de Descartes.

Pourtant le pessimisme de Renouvier n’apparaît pas tout d'abord. Au début de sa carrière, le philosophe du personnalisme est plutôt optimiste. Mais après avoir lu Schopenhauer, sa pensée se teinte fortement de pessimisme. Il a beau vouloir, par instants, rester ou se dire optimiste, la révélation schopenhauerienne a laissé en lui des traces profondes. S’il préfère espérer, c’est de crainte de prévoir des maux pires encore que ceux arrivés jusque-là. Et il avoue que son optimisme est celui d’un pessimiste.

Pour paraître optimiste, le pessimisme de Renouvier n'en est pas moins profond. Il a une parenté d’autant plus visible avec celui de Schopenhauer, qu’il a été puisé presque aux mêmes sources. Non content de s'inspirer du philosophe de Francfort, Renouvier est allé contrôler ses affirmations jusqu’à la plus haute antiquité. Lui aussi connaissait les philosophes de l’Inde, les brahmanes et les théosophes bouddhistes. Et. M. Dauriac parlant du problème du mal, fait ce rapprochement judicieux entre les deux philosophes : « L’un et l’autre, pour résoudre le problème (du mal), se sont appuyés sur des livres sacrés ; Schopenhauer sur celui des Hindous, Renouvier sur celui des Hébreux et aussi, ne l’oublions pas, sur les poèmes des premiers « théologues » de la Grèce.
Tout en vérifiant les sources de Schopenhauer, Renouvier n’a pas manqué d’être impressionné par l’érudition et la sincérité du philosophe allemand. Vers la fin de sa carrière, sa philosophie accuse nettement l’influence du pessimisme d’Outre-Rhin. Non seulement on y sent l’esprit de la doctrine du maître, mais on y retrouve les mêmes expressions. Cela prouve combien Renouvier appréciait Schopenhauer et quel prestige ce vaste esprit a dû exercer sur ses méditations. Un tel enthousiasme de la part de Renouvier prouve aussi sa quasi adhésion à la doctrine schopenhauerienne. Il suppose en tout cas une étude approfondie des textes, au point d’en assimiler la vigueur de la pensée et l’âpreté du style.