La douleur et l'ennui

Quand l'homme, ayant pris conscience de lui-même, sachant enfin ce qu'il veut et ce qu'il peut, se met à considérer ce monde où un sort inconnu l'a jeté, que trouve-t-il devant lui ? Il n'obéit plus, comme l'animal, comme l'enfant, à un aveugle besoin de conservation. Il sent bien encore en lui quelque chose qui le porte à agir et à désirer, à se répandre au dehors et à attirer à lui ce qui est à sa portée mais c'est une aspiration sereine et claire, capable de se maîtriser, de s'exciter ou de se ralentir, ou même de s'anéantir tout à fait. Alors il fait un retour sur lui-même. Avant de s'engager plus avant dans la vie, il jette un regard en arrière sur le chemin parcouru. Quel besoin avait-il de s'efforcer et d'agir, et quel bien lui en est-il resté? De quel prix a-t-il payé ses jouissances ? Jusqu'ici, il a été « tramé par son démon » : le suivra-t-il encore, maintenant qu'il le connaît et qu'il peut s'affranchir de lui ? Toutes questions qui se ramènent à une seule : la vie vaut-elle ce qu'elle nous coûte, et, si nous étions libres de choisir, ne ferions-nous pas un marché de dupe en acceptant l'existence? 

« On a peine à croire à quel point est insignifiante et vide, aux yeux du spectateur étranger, à quel point stupide et irréfléchie, chez l'acteur lui-même, l'existence que coulent la plupart des hommes : une agitation qui se traîne et se tourmente, une marche titubante et endormie, à travers les quatre âges de la vie, jusqu'à la mort, avec un cortège de pensées triviales. Ce sont des horloges qui, une fois montées, marchent sans savoir pourquoi. Chaque fois qu'un homme est conçu, l'horloge de la vie se remonte, et elle reprend sa petite ritournelle qu'elle a déjà jouée tant de fois, mesure par mesure, avec des variations insignifiantes. Chaque individu, chaque visage humain, chaque vie humaine, n'est qu'un rêve sans durée de l'esprit infini qui anime la nature, du vouloir vivre indestructible ; c'est une image fugitive de plus, qu'il esquisse en se jouant sur sa toile immense, l'espace et le temps, une image qu'il laisse subsister un instant, et qu'il efface aussitôt, pour faire place à d'autres [1]. » 

Telle est la vie humaine, dans son apparition générale et commune. Toute fugitive qu'elle est, elle pourrait encore nous plaire, si du moins elle n'exigeait rien de nous. Mais il faut que nous la remplissions avec des actes. Chaque être est, pour son compte, une personnification du vouloir vivre universel. Or, vouloir vivre, c'est faire effort. Quand l'effort est contrarié, il se traduit par une souffrance. Quand il aboutit, il procure une satisfaction mais cette satisfaction dure peu, car elle est suivie aussitôt d'un nouvel effort; et cette continuité d'efforts, lors même qu'ils seraient tous heureux, cause un état d'inquiétude, qui est encore une souffrance. 

Donc vouloir vivre, faire effort et souffrir, telles sont les trois phases invariables de toute existence. La souffrance est d'autant plus vive que l'intelligence est plus éclairée; mais elle apparaît dès les degrés inférieurs de l'animalité. Tout ce qui sent est destiné à souffrir. « A mesure que la volonté revêt une forme plus accomplie, la souffrance aussi devient plus manifeste. La plante n'a pas de sensibilité ; donc elle ignore la douleur. Un faible commencement de souffrance se montre chez les animaux tout à fait infimes, les infusoires et les radiés. Même dans les insectes, la faculté de sentir et de souffrir est encore très limitée. Il faut arriver jusqu'aux vertébrés, avec leur système nerveux complet, pour la voir grandir et suivre les progrès de l'intelligence. Ainsi, selon que la connaissance s'éclaire et que la conscience s'élève, la misère va croissant. Elle atteint son plus haut degré dans l'homme; et là encore elle est d'autant plus grande que l'individu est plus intelligent et plus éclairé : celui en qui réside le génie souffre le plus. C'est en ce sens, c'est-à-dire en l'appliquant au degré de l'intelligence et non pas seulement au savoir abstrait, que j'entends le mot de l'Ecclésiaste

« Qui accroit sa science, accroît aussi sa douleur [2]. » 

Mais, peut-on objecter, n'y a-t-il pas des moments où l'ardeur de vouloir s'apaise, où l'homme, ayant obtenu satisfaction sur un point qui lui paraissait essentiel, consent à ne plus rien désirer, où, sentant son existence assurée, il ne demande plus qu'à laisser couler tranquillement ses jours ? Mais alors, continue Schopenhauer, alors se présente devant lui son second ennemi, plus redoutable que le premier, parce qu'il paralyse ses forces et le laisse sans défense : l'ennui. « Alors intervient le désir de nous délivrer du fardeau de l'existence, ou du moins de le rendre insensible, le désir de tuer le temps, c'est-à-dire de fuir l'ennui. Aussi voyons-nous la plupart des gens à l'abri du besoin et des soucis, une fois débarrassés de tous leurs autres fardeaux, être enfin à charge à eux-mêmes, considérer comme un gain toute heure écoulée, et s'appliquer, pour ainsi dire, à réduire cette vie que jusqu'alors ils mettaient tous leurs efforts à conserver. L'ennui n'est pas le moindre de nos maux ; il met à la longue sur les figures une véritable expression de désespérance [3]. » 

Ainsi la vie oscille entre la douleur et l'ennui, pire que la douleur. La satisfaction n'est qu'une délivrance; elle fait taire momentanément le besoin, qui renaît aussitôt sous une autre forme. Nous ne jouissons de la satisfaction qu'indirectement, par le souvenir de la privation passée. La souffrance, au contraire, se présente à nous sans intermédiaire. Tout plaisir est, par essence, négatif. La douleur seule est positive et quand nous cherchons à lui échapper par l'absence de désir, nous n'avons d'autre refuge qu'un état de langueur, une attente sans objet, l'ennui. 

D'après cela, dit Schopenhauer, on pourrait concevoir trois formes de la vie, qui seraient comme les éléments dont se composerait à des doses diverses chaque existence particulière. « La première serait marquée par l'énergie de la volonté, la violence des passions; elle se montre dans les grands caractères historiques, dans les héros d'épopée ou de drame mais elle peut se rencontrer aussi dans une sphère plus humble; car ici la grandeur des objets ne dépend pas de leurs rapports extérieurs, mais de la puissance avec laquelle ils agissent sur la volonté. La seconde forme serait celle de la pure connaissance, de la contemplation des Idées, privilège de l'intelligence affranchie de la volonté : c'est la vie du génie. Viendrait enfin la léthargie profonde de la volonté, et, par suite, celle de l'intelligence au service de la volonté, l'attente sans but, l'ennui où se fige la vie [4]. »

Devant ce triste aspect de la vie, quelle sera l'attitude du sage ? L'erreur du commun des hommes est de croire que la cause de leur souffrance est en dehors d'eux. Ah si telle circonstance avait pu tourner autrement, si tel hasard avait pu ne pas se produire, un malheur aurait été évité. Mais la destinée a cent prises sur nous; que nous lui échappions par un côté, elle nous reprend par un autre. Chacun de nous a en lui une certaine capacité de souffrir il faut que la mesure soit remplie. L'un, frappé par une grande douleur, est arrivé à mépriser les petits ennuis; l'autre, que l'on croit heureux, se tourmente pour des contrariétés insignifiantes ; un troisième, faute de maux réels, s'en crée d'imaginaires. En réalité, chacun paye son tribut, en grosse ou en menue monnaie. Le sage a reconnu qu'il est dans la nature de l'être humain de ne jamais se satisfaire; il s'attache donc de prime abord à un grand objet, sachant bien qu'il ne l'atteindra jamais, mais sachant aussi qu'il ne l'abandonnera jamais, soit la poursuite du vrai, soit la réalisation du beau. Il vivra avec « son grand chagrin », toujours en querelle avec sa destinée, mais du moins réconcilié avec lui-même, dans une certaine humeur mélancolique, qui ne sera pas le parfait bonheur, mais qui le préservera du moins de la contagion des petits plaisirs et des petites douleurs.

Note:

[1] Le monde comme volonté et comme représentation
[2] ibid.
[3] ibid.
[4] ibid.

 

« On a peine à croire à quel point est insignifiante et vide, aux yeux du spectateur étranger, à quel point stupide et irréfléchie, chez l'acteur lui-même, l'existence que coulent la plupart des hommes : une agitation qui se traîne et se tourmente, une marche titubante et endormie, à travers les quatre âges de la vie, jusqu'à la mort, avec un cortège de pensées triviales. Ce sont des horloges qui, une fois montées, marchent sans savoir pourquoi. »
(A. Schopenhauer)

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