Vivre comme si...

Si le pire est certain, une vie contemplative est, malgré tout, possible sur le plan de la philosophie pratique. C’est ce que montre Schopenhauer dans son œuvre tragique qui débouche finalement sur une sagesse pratique. En cela, le penseur de Francfort s’inscrit dans la grande tradition des philosophes antiques pour qui la philosophie est essentiellement une pratique de vie et non pas uniquement la création de concepts.

Schopenhauer est un philosophe existentiel qui propose des échappatoires à la douleur de l’existence. Après avoir longuement diagnostiqué le mal dans son œuvre monumentale, Le monde comme volonté et comme représentation, le philosophe nous prescrit des remèdes qu’il s’est lui-même administré au cours de sa vie. Sa formule tient en quelques mots : si le monde est mauvais à être, il peut-être beau à voir.

Schopenhauer construit son modèle de sagesse philosophique autour de trois thèmes clés : le bonheur négatif, la morale de la pitié et la contemplation esthétique.

Le bonheur négatif

Rüdiger Safranski résumait ainsi la pensée de Schopenhauer : « Tu n’as aucune chance, mais saisis-la ! ». Telle est la leçon de Schopenhauer. Sa philosophie est à double fond : elle s’engage dans le pragmatisme de la vie et de l’affirmation de soi individuelle […] Etre spectateur et non acteur, voilà ce qui permettait à Schopenhauer d’être le philosophe de l’irrationnel le plus rationnel. »

Le pragmatisme de Schopenhauer tient du fait qu’il sait que le réel est tragique et consent à en faire une sagesse de vie. Il nous invite à regarder le monde tel qu’il est avec son cortège de malheur et nous propose de vivre comme si la vie valait la peine d’être vécue. Si l’on doit participer à la comédie, ou à la tragédie de la vie, faisons au moins en sorte d’être à la fois acteur et spectateur.

Le philosophe invite à ne pas se livrer à la quête du bonheur ; celui-ci étant défini négativement par l’absence de souffrance. Le vrai bonheur consiste à travailler à la destruction de la douleur et non à la recherche du plaisir. Dans L’art d’être heureux, Schopenhauer écrit que « tout bonheur et tout plaisir sont de genre négatif, […] la vie n’est pas là pour qu’on en jouisse, mais pour être conquise, traversée, c’est pourquoi tâche de t’en sortir » et cite Aristote « Le sage n’aspire pas au plaisir mais à l’absence de souffrance ».

La morale de la pitié

La pitié schopenhauerienne, « fondement de la morale », est une morale de désengagement qui affranchi de la tyrannie du vouloir et « elle ne consiste pas en une certaine manière de se conduire dans le monde, mais plutôt dans une manière de le quitter [1]». Il ne s’agit pas de l’exposer d’un ensemble de règles qui portent à faire le bien mais plutôt une vision intellectuelle de l’identité de tous les êtres à l’intérieur d’une même volonté. C’est le sentiment que dans la nature les phénomènes que nous sommes partageons la même essence avec tout ce qui existe : les animaux, les végétaux et les minéraux. Le vouloir, l’essence même de ce qui nous constitue, est le même chez tout ce qui existe. Cette conception va à l’encontre de toutes les opinions classiques qui tendent à faire de l’homme l’aboutissement le plus parfait de l’évolution et la supériorité de celui-ci sur les autres espèce. Il n’y a pas de différence de nature entre l’homme et les autres composants de la nature.

La pitié libère une compassion à l’égard des hommes qui subissent comme moi la tyrannie de la volonté mais aussi à l’égard des animaux. Sur ce dernier point la pensée de Schopenhauer n’a pas pris une seule ride, son constat de la cruauté de ses contemporains du 19ème siècle à l’égard des animaux reste d’actualité. « La pitié prend les bêtes sous sa protection, tandis que dans les autres systèmes de morale européenne, on a envers elles si peu de responsabilité et d’égards. La prétendue absence de droits des bêtes, le préjugé de notre conduite envers eux n’a pas d’importance morale, qu’il n’y a pas de devoirs comme on dit envers les bêtes, c’est là justement une grossièreté révoltante, une barbarie de l’Occident. […] celui qui est cruel envers les bêtes ne peut être un homme bon. [2]»

L’art et la contemplation esthétique

Avec la contemplation esthétique, l’homme cesse de s’ennuyer au spectacle d’un monde qui l’ennuyait tant qu’il y jouait un rôle réel. En cessant d’être vécu, le monde a cessé d’être ennuyeux. Il faut pratiquer un certains nombre d’activité qui cesse d’être intéressé par les intérêts de la Volonté. Il faut entendre par là la pratique des arts, la musique, la littérature, l’écriture, la méditation, les ballades ou encore le sublime qui est « la disparition de l’individu devant l’omnipotence de la nature et devant la dimension écrasante du temps ».

La contemplation esthétique compte parmi les plus belles pages de l’œuvre de Schopenhauer. « Un seul et libre regard jeté sur la nature suffit […] pour rafraîchir, égayer et réconforter d’un seul coup celui que tourmentent les passions, les besoins et les soucis ; l’orage des passions, la tyrannie du désir et de la crainte, en un mot toutes les misères du vouloir lui accordent une trêve immédiate et merveilleuse. [3] »

Mais cette contemplation esthétique ne doit pas être confondue avec le simple loisir. « Le loisir est l’intellect momentanément inoccupé : il n’a provisoirement rien à faire pour la volonté et s’ennuie. La contemplation est l’intellect momentanément occupé à des tâches n’intéressant pas la volonté : il a provisoirement beaucoup à penser pour lui et ne s’ennuie pas. Ce qui signifie que la contemplation dispose d’un surcroît intellectuel qu’elle peut investir dans des travaux étrangers à la volonté, ce dont est incapable le simple loisir [4] ».

Schopenhauer assigne à l’art le rang philosophique le plus élevé qu’aucune autre philosophie ne lui avait assigné avant lui. « Si la philosophie est restée si longtemps effort vain, écrit-il, c’est qu’on l’a cherché sur le chemin des sciences au lieu de la chercher sur le chemin de l’art ». Le monde, théâtre de souffrance et de misère, est beau à voir mais mauvais à être. Mais il ne suffira pas uniquement de s’abimer dans les arts pour stopper le cycle permanent du vouloir-vivre. L’étape ultime du salut est la négation du vouloir-vivre, le repos et la fin de toute souffrance.

On a souvent interprété la négation du vouloir-vivre de Schopenhauer comme une négation de la vie en oubliant que le philosophe se pose en « spectateur qui regarde à travers la clôture du spectacle sans y être invité ». Celui qui saura transformer le monde n’aura nullement besoin de disparaître dans la négation, « on peut rester ici, si, dans l’art, la possibilité s’offre de voir le monde comme si on l’avait déjà quitté. Vivre comme si et nier comme si. Schopenhauer, cet homme si peu ascétique, si peu saint, se tient dans cet équilibre [5] ».

Notes: 
[1] Didier Raymond, Schopenhauer, Seuil, 1979 
[2] Arthur Schopenhauer, Douleurs du monde, Rivages, 1990
[3] Arthur Schopenhauer, le monde comme volonté et comme représentation, PUF, 1966 
[4] Didier Raymond, Schopenhauer, Seuil, 1979 
[5] Rüdiger Safranski, Schopenhauer et les années folles de la philosophie, PUF, 1990

 

« Un seul et libre regard jeté sur la nature suffit […] pour rafraîchir, égayer et réconforter d'un seul coup celui que tourmentent les passions, les besoins et les soucis ; l'orage des passions, la tyrannie du désir et de la crainte, en un mot toutes les misères du vouloir lui accordent une trêve immédiate et merveilleuse. »
(A. Schopenhauer)

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