Le coeur de la philosophie de Schopenhauer

A vingt ans Arthur Schopenhauer note dans son journal : « Au fond de l’être humain, il y a cette conviction confiante qu’il y a hors de lui-même, une chose qui est consciente de lui comme il l’est lui-même ». Le philosophe développera cette pensée jusqu’au bout en réinterprétant le concept kantien de la chose en soi.

Emmanuel Kant nomme chose en soi la face cachée de toutes nos représentations. Selon Kant, cette chose en soi qui est en dehors de nous est inaccessible et constitue la vérité du monde. Elle est radicalement méconnaissable et se distingue du monde sensible. Kant oppose la chose en soi au phénomène c'est-à-dire les choses telles que nous les connaissons au moyen de nos sens.

Prenant le contrepied de ce dualisme kantien, Schopenhauer voit dans la chose en soi la réalité du corps qu’il nommera par la suite Volonté. Kant a reculé la chose en soi dans un lointain absolu, Schopenhauer en fera la réalité la plus proche.

« La chose en soi est la vérité qui vit avant de se comprendre elle-même. Le monde est l’univers de la volonté, et la volonté personnelle est le battement de cœur individuel de cet univers. Nous sommes toujours ce qu’est le tout. Mais le tout, c’est la terre sauvage, le combat, l’inquiétude. Et surtout : ce tout n’a pas de sens, il n’a pas d’intention. » (Rüdiger Safranski, Schopenhauer et les années folles de la philosophie).

L’être est livré à la poussé, à la pulsion, au désir et à la douleur du corps. Telle est la chose en soi ; et on est soi-même cette chose en soi.

La Volonté est la chose en soi, l’être métaphysique du monde, et la représentation est son phénomène. Le titre de l’œuvre principale ramasse en une seule et brève formule toute la philosophie de Schopenhauer : Le monde comme volonté et comme représentation. En 1818 quand il achève la rédaction de son grand ouvrage, il a le sentiment qu’il a accompli la véritable tâche de sa vie.

« La thèse centrale exprimée dans le titre du Monde comme volonté et comme représentation est sans cesse reprise et développée dans des perspectives multiples. Schopenhauer aime comparer sa philosophie à Thèbes aux cent portes et la devise de l'œuvre entière pourrait être celle qu'il applique à l'histoire humaine : eadem sed aliter (la même chose mais autrement) » (Jean Lefranc, Schopenhauer, in Universalis).

Avant Schopenhauer les philosophes s’étaient égaré dans le pourquoi au lieu de regarder le quoi. On cherchait la vérité dans le lointain au lieu de saisir partout le proche. Schopenhauer invite à aller en soi-même afin de résoudre l’énigme de l’être. Pour cela, il ne manque pas de souligner le rôle premier de l’intuition intelligente par rapport à la réflexion rationnelle que privilégiait la façon de voir de son époque et encore la nôtre aujourd’hui.

Schopenhauer n’explique pas le monde, il se demande ce qu’est l’être. Il appelle Volonté la nature intérieure du monde, cette force primaire, vitale et sans but. Schopenhauer ne veut pas spiritualiser la nature mais naturaliser l’esprit (Safranski). Avant même les découvertes de Darwin sur l’évolution des espèces, il fut le premier à déclarer que l’homme est un animal.

Si pour expliquer le monde les autres systèmes philosophiques partent du sujet connaissant, Schopenhauer, lui, part du sujet voulant. La chose en soi ne se situe pas dans la pensée mais dans la volonté. Cette volonté qui est à la base de tout phénomène, « n’est pas l’esprit qui se réalise, c’est une poussée aveugle, végétant sans but, se déchirant elle-même... Le réel est dominé, non par la raison, mais par une telle volonté » (ibid.)

Dans sa philosophie, Schopenhauer écarte toute idée d’arrière monde et fustige tout fantasme de l’au-delà. Elle est par là radicalement athée en faisant disparaitre le dualisme traditionnel du corps et de l’âme : le corps comme volonté incarnée devient le principe de toute une métaphysique. Donc, « l’être n’est rien d’autre que volonté aveugle, quelque chose de vital et d’opaque qui ne renvoie à rien de visé, à rien de voulu. Son sens réside dans le fait qu’il n’a pas de sens mais que, simplement, il est. »

En congédiant l’idéalisme et le matérialisme, Schopenhauer réussira le coup de maître de penser l’être dans une immanence radicale sans pour autant sacrifier la métaphysique.

 

« L’être n’est rien d’autre que volonté aveugle, quelque chose de vital et d’opaque qui ne renvoie à rien de visé, à rien de voulu. Son sens réside dans le fait qu’il n’a pas de sens mais que, simplement, il est. »
(A. Schopenhauer)

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