La gardienne des Phénix par Fini Leonor, 1954

Immortalité de l'être

Ce qui augmente à nos yeux la détresse de l'existence terrestre, c'est la sereine indifférence de la nature vis-à-vis des êtres qu'elle appelle à la vie, qui croissent, dépérissent et meurent, sans qu'elle paraisse s'en émouvoir. Une seule chose, Schopenhauer ne cesse de le répéter, une seule chose est indestructible : la volonté. Elle a ses formes dans lesquelles elle se manifeste : ce sont les Idées platoniciennes. A chaque Idée correspond une espèce, et c'est l'espèce qui intéresse la nature, c'est sur elle que se porte toute sa sollicitude. Aussi elle allume partout le désir de la reproduction, et elle répand les germes avec une telle profusion, qu'elle peut en perdre le plus grand nombre sans que la source de la vie tarisse jamais. N'a-t-elle pas devant elle cette triple infinité, le temps, l'espace, et la série de tous les individus possibles ?

« Considérez l'insecte placé sur votre chemin : le moindre écart, le mouvement le plus involontaire de votre pied, décide de sa vie ou de sa mort. Voyez la limace des bois, dépourvue de tout moyen de fuir, de résister, de donner le change à son adversaire ou de se cacher devant lui, une proie offerte au premier venu. Voyez le poisson se jouer insouciant dans le filet prêt à se fermer, la grenouille trouver dans sa propre paresse un obstacle à la fuite qui la sauverait. Voyez l'oiseau qui ne sent pas le faucon planer sur lui, les brebis que du fond d'un buisson le loup dénombre et couve du regard. Armés d'une courte prévoyance, tous ces êtres promènent sans malice leur existence au milieu des dangers qui la menacent à chaque instant. En abandonnant ainsi sans retour ces organismes construits avec un art inexprimable non seulement à la rapacité du plus fort, mais encore au hasard le plus aveugle, au caprice d'un fou ou à l'espièglerie d'un enfant, la nature déclare que l'anéantissement de ces individus lui est indifférent, ne peut pas lui nuire, n'est absolument rien au fond, et que dans tous ces accidents l'effet est aussi peu important que la cause. C'est ce qu'elle énonce très clairement, et elle ne ment jamais; seulement elle ne commente pas ses sentences, elle parle plutôt le langage laconique des oracles. Pourquoi la mère de toutes choses s'inquiète-t-elle si peu de jeter ses enfants sans protection entre mille dangers toujours menaçants ? Elle sait que, quand ils tombent, ils retombent dans son sein où ils sont à l'abri, et que leur chute n'a été qu'un jeu sans conséquence[1]. »

Si la nature n'est pas plus émue par la mort d'un être animé que par la chute d'une feuille, c'est qu'elle est sûre de la permanence de l'espèce et, par conséquent, de la durée indéfinie de la vie. L'espèce ne vieillit pas, et c'est dans le sentiment de leur identité avec l'espèce que les individus eux-mêmes puisent la sécurité dans laquelle ils vivent. La mort est pour l'espèce ce que le sommeil est pour l'individu. « Comme le monde s'évanouit à l'entrée de la nuit, sans cesser un seul instant d'exister, ainsi les hommes et les animaux semblent disparaître dans la mort, sans cesser pour cela de poursuivre en paix leur existence réelle. » Même l'individu est assuré de sa durée, du moins quant à la partie essentielle et indestructible de son être, la volonté. Mais l'intelligence, faculté secondaire, et avec elle la conscience, meurent à chaque renouvellement de l'être, à chaque renaissance. Il s'ensuit cette singulière conséquence, que, dans chaque descendant d'une race, la même volonté se présente, mais accompagnée d'une autre intelligence, et que chacun, tout en obéissant à la même impulsion, se fait une autre idée de la vie et de ce qu'elle peut lui offrir. Ainsi la mort est impuissante à rompre le lien entre les générations qui se succèdent. « Sans doute, ajoute Schopenhauer, comme l'intelligence s'éteint avec l'individu, la volonté ne peut pas compléter l'une par l'autre les connaissances qu'elle a acquises dans les différents stades de sa carrière. Mais, à la suite de chaque nouvelle conception de la vie, telle qu'un renouvellement de la personnalité peut seul la lui fournir, elle se modifie, prend une direction nouvelle, et, ce qui est l'essentiel, elle se voit sollicitée à se prononcer une fois de plus sur la valeur de l'existence[2]. »

La conviction profonde qui est gravée dans le cœur de l'homme, et qui lui dit que la mort ne saurait atteindre le fond de son être, a pour corollaire cette autre conviction que son existence est déterminée par des causes antérieures à sa naissance. Ce qui est sorti du néant doit rentrer dans le néant; ce qui ne veut pas périr doit se croire incréé, éternel, indépendant du temps. Ce qui est avant et ce qui est après ne sont que deux lignes pareilles, tracées en deux directions différentes. Schopenhauer, en poète philosophe qu'il était, a souvent exprimé cette idée sous forme humoristique. « Rejetez donc vos chimères, et cherchez la vérité en vous laissant guider par la nature. Apprenez d'abord à reconnaître dans tout jeune animal qui s'offre à vos yeux l'espèce qui ne vieillit jamais. C'est l'espèce qui prête à l'individu naissant une jeunesse temporaire, reflet de son éternelle jeunesse; c'est elle qui le fait paraître aussi neuf et aussi frais que si le monde datait d'aujourd'hui. Demandez-vous sincèrement si l'hirondelle de ce printemps-ci n'est pas la même que celle du premier printemps, ou si le miracle d'une création sortie du néant s'est renouvelé un million de fois pour aboutir autant de fois à un anéantissement absolu. Je le sais bien, si j'allais gravement affirmer à quelqu'un que le chat qui en ce moment joue dans la cour est toujours le même que celui qui faisait les mêmes gambades il y a trois cents ans, il me prendrait pour un fou; mais je sais aussi que c'est une chose bien plus folle de s'imaginer que le chat d'aujourd'hui soit absolument différent de celui d'il y a trois siècles[3]. »

Schopenhauer veut résoudre l'éternelle énigme de la mort en rayant simplement le temps du nombre des réalités. Le temps, comme Kant l'a enseigné, n'est qu'une forme de notre entendement, une des conditions sous lesquelles nous percevons les choses; il n'a pas d'existence en dehors de nous. C'est une pure illusion de notre esprit. Ce que nous appelons le passé, le présent et l'avenir n'est, en réalité, qu'un seul instant, indivisible et toujours présent. Le philosophe n'ira donc pas dire aux hommes « Vous avez bien commencé par la naissance, mais vous ne finirez pas par la mort. » Il leur dira « Vous existez, vous n'êtes pas néant », et il leur rappellera la maxime attribuée à Hermès Trismégiste « Ce qui est sera toujours. » Et si même alors le cœur angoissé fait retentir sa vieille complainte « Je vois tous les êtres sortir du néant et y retomber après un court intervalle », le philosophe répondra « N'existes-tu pas? Ne le possèdes-tu pas, le moment présent, ce moment précieux que tous, enfants du temps, vous désirez avec tant d'ardeur ? Ne l'as-tu pas en ton pouvoir? Et comprends-tu comment tu y es arrivé? Connais-tu les chemins qui t'ont mené jusqu'à lui? Les connais-tu assez pour pouvoir dire qu'ils te seront fermés par la mort? L'existence de ton être après la destruction de ton corps te semble impossible et inconcevable mais l'est-elle plus que ton existence actuelle et la route qui t'y a mené ? Comment douterais-tu que les voies secrètes qui t'ont été ouvertes sur le moment présent te conduiront également à tout moment présent que te réserve l'avenir? »

[Extraits de Schopenhauer, l'homme et le philosophe, A. Bossert, éd.Hachette, Paris]

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[1] Le monde..., suppléments au quatrième livre, chap. XLI.
[2] Suppléments au quatrième livre, chap. XLIII.
[3] Suppléments au quatrième livre, chap. XLI.