Le problème du libre arbitre

A la question sommes-nous libres ? L’homme ordinaire répond sans ambigüité oui puisque nous pouvons faire ce que nous voulons. Si l’homme peut faire ce qu’il veut mais sa volonté est-elle libre ? Peut-il choisir indifféremment en toute objectivité quand deux choix se présentent à lui ? De quoi dépend la volonté elle-même ? 

« Ma volonté ne dépend absolument que de moi seul ! Je peux vouloir ce que je veux : ce que je veux, c’est moi qui le veux », Schopenhauer décrit ainsi l’esprit naïf qui se contente de regarder les choses à la surface. « Mais de quoi dépend la volonté elle-même? », demande le philosophe. Dans son Essai sur le libre arbitre, le penseur de Francfort pose d’entrée de jeu comme solution à l’énigme du libre arbitre que « l’homme est un être déterminé une fois pour toutes par son essence, possédant comme tous les autres êtres de la nature des qualités individuelles fixes, persistantes, qui déterminent nécessairement ses diverses réactions en présence des excitations extérieures [1]»

Ainsi, Schopenhauer montre que l'action de chacun est régis à la fois par des motifs (qui sont extérieurs à l’homme et dont il n’a aucun contrôle) et par son moi c’est à dire son essence (inchangeable et fixé préalablement).

L’influence des motifs 

Conformément au principe de causalité, l’homme agit sous l’influence des motifs. Et ceux-ci ont leur origine dans les réalités extérieures, les expériences personnelles, la tradition ou l’éducation.

« Comme l’eau ne peut pas se transformer ainsi que lorsque des causes déterminantes l’amènent à l’un ou à l’autre de ses états, de même l’homme ne peut faire ce qu’il se persuade être en son pouvoir, que lorsque des motifs particuliers l’y déterminent ».

L’homme est incapable d’agir par lui-même. C’est aussi ce qu’à montré Spinoza en comparant le libre arbitre à une pierre soumise à l’impulsion d’une cause extérieure et qui reçoit une certaine quantité de mouvement en vertu de laquelle elle continue de se mouvoir même quand la cause motrice a cessé d’agir. Tandis que cette pierre continue de se mouvoir, elle pourrait croire, si elle avait la capacité de penser, qu’elle est libre dans son mouvement, alors qu’elle est poussée par une force extérieure.

« De même qu’une bille sur un billard ne peut entrer en mouvement avant d’avoir reçu une impulsion, ainsi un homme ne peut se lever de sa chaise, avant qu’un motif ne l’y détermine : mais alors il se lève d’une façon aussi nécessaire et aussi imprévisible que la boule se meut après avoir reçu l’impulsion ».

L’homme est déterminé par son essence

Les motifs qui constituent le moteur des actions humaines révèlent en réalité lavolonté qui nous fait agir. Dans la philosophie de Schopenhauer la volonté, considérée non pas dans son sens habituel, est la force vitale qui constitue l’essence de tout ce qui existe dans la nature. « La volonté de l’homme n’est autre que sonmoi proprement dit, le vrai noyau de son être : c’est elle qui constitue le fond même de sa conscience, comme quelquesubstratum immuable et toujours présent, dont il ne saurait se dégager pour pénétrer au-delà. Car lui-même il est comme il veut, et il veut comme il est. Donc, quand on lui demande s’il pourrait vouloir autrement qu’il ne veut, on lui demande en vérité s’il pourrait être autrement qu’il n’est ».

La volonté a une nature spéciale et individuellement déterminée « en vertu de laquelle sa réaction sous l’influence de motifs identiques diffère d’un homme à l’autre, constitue ce qu’on appelle le caractère de chacun ».

« Le caractère de l’homme est invariable : il reste le même pendant toute la durée de sa vie. Sous l’enveloppe changeante des années, des circonstances où il se trouve, même de ses connaissances et de ses opinions, demeure, comme l’écrevisse sous son écaille, l’homme identique et individuel, absolument immuable et toujours le même ».

Pour Schopenhauer le caractère est déterminé et est donné une fois pour toute. Le caractère est à la base de tous les effets que les motifs provoquent. En d’autre terme, l’homme, prisonnier de lui-même, est condamné à être lui-même. Dans cette configuration, il n’y a aucune place pour le libre arbitre. On voit là se profiler la seule liberté concevable qui est celle de mieux se connaître pour s’accepter. précisons-le au passage : sur cette question précise, Freud a pillé Schopenhauer pour élaborer sa théorie psychanalytique.

« Chaque action d’un homme est le produit nécessaire de son caractère et du motif entré en jeu. Ces deux facteurs étant donnés, l’action résulte inévitablement » Pour qu’une action (ou effet) se produise, des causes extérieures doivent provoquer nécessairement l’être affecté à manifester ce qu’il contient (son essence intérieure) : car « celui-ci ne peut agir autrement qu’ il n’est... Toute existence présuppose une essence : c’est à dire que tout ce qui est doit aussi être quelque chose, avoir une essence déterminée. Une chose ne peut pas exister et en même temps n’être rien...  »

Donc, tout ce qui arrive, arrive nécessairement. Naïf celui qui croit qu’il a une quelconque emprise sur les événements. La seule liberté possible réside dans le seul fait d’accepter l’inéluctable. Nietzsche dira plus tard avec la formule amor fati qu’il faut non seulement accepter ce qui advient mais aussi l’aimer au point de le vouloir à nouveau encore et encore (l’éternel retour).

Alors comment expliquer que la conviction du libre arbitre soit acceptée et enseignée comme un attribut de l’homme. Pour Schopenhauer cette erreur trouve sa source dans la nécessité de mettre en harmonie la responsabilité de l’homme avec la justice de Dieu, thème cher au christianisme. Si Dieu est à l’origine de tout, il doit aussi être responsable du bien comme du mal. Si le mal existe c’est qu’il est voulu par Dieu. Mais Dieu ne veut que le bien, c’est donc alors que si le mal existe, Dieu, a minima, n’y fait rien. Face à ce scandale théologique, le christianisme a vite fait de doter l’homme d’un libre arbitre pour qu’il soit responsable de ses actes. C’est ce que se chargera de faire Saint Augustin et d’autres philosophes chrétiens qui vont théoriser le libre arbitre comme explication de la non responsabilité de Dieu dans les malheurs du monde. Dans le mythe du péché originel, l’homme (Adam et Eve) devient le seul coupable parce qu’il avait le choix quand il a choisi de manger le fruit défendu. Cette explication qui satisfait le simple d’esprit ne réussira pas à convaincre le philosophe qui se demande : « Que dirait-on de l’horloger qui s’irriterait contre sa montre parce qu’elle marche mal ? ».

Liberté de la Volonté

Schopenhauer conclut son Essai en démontrant que la liberté réside dans l’essence de ce que nous sommes, c’est-à-dire dans la volonté et non dans l’action. L’essence de l’homme est libre mais son action est nécessairement déterminée car c’est « par ce que nous faisons que nous reconnaissons nous-mêmes ce que nous sommes ». « L’homme ne fait jamais que ce qu’il veut, et pourtant, il agit toujours nécessairement. La raison est qu’il est déjà ce qu’il veut : car de ce qu’il est découle naturellement tout ce qu’il fait ».

Cette conclusion est le cœur de la philosophie de Schopenhauer. L’essence de l’homme (la volonté) est la même que celle qui habite les animaux, les plantes, les pierres etc. Cette volonté aveugle est totalement libre. Elle fait ce qu’elle veut, l’homme n’est qu’un phénomène ou l’une des multiples manifestations de la volonté. L’homme est volonté et fait ce qu’il veut. Mais cette liberté ne réside pas dans la liberté d’action qui est soumise à la loi de la causalité ni dans l’indifférence des choix mais dans ce que nous sommes. L’action de l’homme est l’expression pure de la combinaison de son essence fixée d’avance et des motifs extérieurs dont il n’a aucun contrôle.

Notes:

[1] Arthur Schopenhauer, Essai sur le libre arbitre, trad. S. Reinach, 1894.

 

« Comme l'eau ne peut pas se transformer ainsi que lorsque des causes déterminantes l'amènent à l'un ou à l'autre de ses états, de même l'homme ne peut faire ce qu'il se persuade être en son pouvoir, que lorsque des motifs particuliers l'y déterminent. »
(A. Schopenhauer)

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