Le pire des mondes possibles

Arthur Schopenhauer | Traduction de Jean Bourdeau sous le titre « Douleurs du monde ».

Si elle n'a pas pour but immédiat la douleur, on peut dire que notre existence n'a aucune raison d'être dans le monde. Car il est absurde d'admettre que la douleur sans fin qui naît de la misère inhérente à la vie et qui remplit le monde, ne soit qu'un pur accident et non le but même. Chaque malheur particulier paraît, il est vrai, une exception ; mais le malheur général est la règle.

De même qu'un ruisseau coule sans tourbillons, aussi longtemps qu'il ne rencontre point d'obstacles, de même dans la nature humaine, comme dans la nature animale, la vie coule inconsciente et inattentive, quand rien ne s'oppose à la volonté. Si l'attention est éveillée, c'est que la volonté a été entravée et qu'il s'est produit quelque chose. — Tout ce qui se dresse en face de notre volonté, tout ce qui la traverse ou lui résiste, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de désagréable et de douloureux, nous le ressentons sur-le-champ, et très nettement. Nous ne remarquons pas la santé générale de notre corps, mais seulement le point léger où le soulier nous blesse ; nous n'apprécions pas l'ensemble prospère de nos affaires, et nous n'avons de pensées que pour une minutie insignifiante qui nous chagrine. —  Le bien-être et le bonheur sont donc tout négatifs, la douleur seule est positive.

Je ne connais rien de plus absurde que la plupart des systèmes métaphysiques qui expliquent le mal comme quelque chose de négatif ; lui seul au contraire est positif, puisqu'il se fait sentir... Tout bien, tout bonheur, toute satisfaction sont négatifs, car ils ne font que supprimer un désir et terminer une peine.

Ajoutez à cela qu'en général nous trouvons les joies au-dessous de notre attente, tandis que les douleurs la dépassent de beaucoup.

Voulez-vous en un clin d'œil vous éclairer sur ce point, et savoir si le plaisir l'emporte sur la peine, ou si seulement ils se compensent, comparez l'impression de l'animal qui en dévore un autre, avec l'impression de celui qui est dévoré.

La consolation la plus efficace, dans tout malheur, dans toute souffrance, c'est de tourner les yeux vers ceux qui sont encore plus malheureux que nous : ce remède est à la portée de chacun. Mais qu'en résulte-t-il pour l'ensemble ? Semblables aux moutons qui jouent dans la prairie, pendant que, du regard, le boucher fait son choix au milieu du troupeau, nous ne savons pas, dans nos jours heureux, quel désastre le destin nous prépare précisément à cette heure, — maladie, persécution, ruine, mutilation, cécité, folie, etc.

Tout ce que nous cherchons à saisir nous résiste ; tout a sa volonté hostile qu'il faut vaincre. Dans la vie des peuples, l'histoire ne nous montre que guerres et séditions ; les années de paix ne semblent que de courtes pauses, des entractes, une fois par hasard. Et de même la vie de l'homme est un combat perpétuel, non pas seulement contre des maux abstraits, la misère ou l'ennui ; mais contre les autres hommes. Partout on trouve un adversaire : la vie est une guerre sans trêve, et l'on meurt les armes à la main.

Au tourment de l'existence vient s'ajouter encore la rapidité du temps qui nous presse, ne nous laisse pas prendre haleine, et se tient derrière chacun de nous comme un garde chiourme avec le fouet. — Il épargne ceux-là seulement qu'il a livrés à l’ennui.

Pourtant, de même qu'il faudrait que notre corps éclatât, s'il était soustrait à la pression de l'atmosphère, de même si le poids de la misère, de la peine, des revers et des vains efforts était enlevé à la vie de l'homme, l'excès de son arrogance serait si démesuré, qu'elle le briserait en éclats ou tout au moins le pousserait à l'insanité la plus désordonnée et jusqu'à la folie furieuse. —  En tout temps, il faut à chacun une certaine quantité de soucis, de douleurs, ou de misère, comme il faut du lest au navire pour tenir d'aplomb et marcher droit.

Travail, tourment, peine et misère, tel est sans doute durant la vie entière le lot de presque tous les hommes. Mais si tous les vœux, à peine formés, étaient aussitôt exaucés, avec quoi remplirait-on la vie humaine, à quoi emploierait-on le temps ? Placez cette race dans un pays de cocagne, où tout croîtrait de soi-même, où les alouettes voleraient toutes rôties à portée des bouches, où chacun trouverait aussitôt sa bien-aimée et l'obtiendrait sans difficulté, — alors on verrait les hommes mourir d'ennui, ou se pendre, d'autres se quereller, s'égorger, s'assassiner et se causer plus de souffrances que la nature ne leur en impose maintenant. — Ainsi pour une telle race nul autre théâtre, nulle autre existence ne sauraient convenir...

Dans la première jeunesse, nous sommes placés devant la destinée qui va s'ouvrir devant nous, comme les enfants devant un rideau de théâtre, dans l'attente joyeuse et impatiente des choses qui vont se passer sur la scène ; c'est un bonheur que nous n'en puissions rien savoir d'avance. Aux yeux de celui qui sait ce qui se passera réellement, les enfants sont d'innocents coupables condamnés non pas à la mort, mais à la vie, et qui pourtant ne connaissent pas encore le contenu de leur sentence. — Chacun n'en désire pas moins pour soi un âge avancé, c'est-à-dire un état que l'on pourrait exprimer ainsi : « aujourd'hui est mauvais, et chaque jour sera plus mauvais —  jusqu'à ce que le pire arrive. »

Lorsqu'on se représente, autant qu'il est possible de le faire d'une façon approximative, la somme de misère, de douleur et de souffrances de toutes sortes que le soleil éclaire dans sa course, on accordera qu'il vaudrait beaucoup mieux que cet astre n'ait pas plus de pouvoir sur la terre pour faire surgir le phénomène de la vie qu'il n'en a dans la lune, et qu'il serait préférable que la surface de la terre comme celle de la lune se trouvât encore à l'état de cristal glacé.

On peut encore considérer notre vie comme un épisode qui trouble inutilement la béatitude et le repos du néant. Quoi qu'il en soit, celui-là même pour qui l'existence est à peu près supportable, à mesure qu'il avance en âge, a une conscience de plus en plus claire qu'elle est en toutes choses un disappointment, nay, a cheat, en d'autres termes qu'elle a le caractère d'une grande mystification, pour ne pas dire d'une duperie...

Quiconque a survécu à deux ou trois générations se trouve dans la même disposition d'esprit que tel spectateur assis dans une baraque de saltimbanques à la foire, quand il voit les mêmes farces répétées deux ou trois fois sans interruption : c'est que les choses n'étaient calculées que pour une représentation et qu'elles ne font plus aucun effet, l'illusion et la nouveauté une fois évanouies. Il y aurait de quoi perdre la tête, si l'on observe la prodigalité des dispositions prises, ces étoiles fixes qui brillent innombrables dans l'espace infini, et n'ont pas autre chose à faire qu'à éclairer des mondes, théâtres de la misère et des gémissements, des mondes qui, dans le cas le plus heureux, ne produisent que l'ennui ; du moins à en juger d'après l'échantillon qui nous est connu.

Personne n'est vraiment digne d'envie, et combien sont à plaindre.

La vie est une tâche dont il faut s'acquitter laborieusement ; et dans ce sens, le mot defunctus est une belle expression.

Imaginez un instant que l'acte de la génération ne soit ni un besoin ni une volupté, mais une affaire de réflexion pure et de raison : l'espèce humaine pourrait-elle bien encore subsister ? Chacun n'aurait-il pas eu plutôt assez pitié de la génération à venir, pour lui épargner le poids de l'existence, ou du moins n'aurait-il pas hésité à le lui imposer de sang-froid ?

Le monde, mais c'est l'enfer, et les hommes se partagent en âmes tourmentées et en diables tourmenteurs.

Il me faudra sans doute entendre dire encore que ma philosophie est sans consolation ; et cela simplement parce que je dis la vérité, tandis que les gens veulent entendre dire : le Seigneur Dieu a bien fait tout ce qu'il a fait. Allez à l'église, et laissez les philosophes en repos. Du moins n'exigez pas qu'ils ajustent leurs doctrines à votre catéchisme : c'est ce que font les gueux, les philosophâtres ; chez ceux-là vous pouvez commander des doctrines selon votre bon plaisir. Troubler l'optimisme obligé des professeurs de philosophie est aussi facile qu'agréable.

Brahma produit le monde par une sorte de péché ou d'égarement, et reste lui-même dans le monde pour expier ce péché, jusqu'à ce qu'il se soit racheté. — Très bien ! — Dans le bouddhisme, le monde naît par suite d'un trouble inexplicable, se produisant après un long repos dans cette clarté du ciel, dans cette béatitude sereine, appelée Nirvâna qui sera reconquise par la pénitence ; c'est comme une sorte de fatalité qu'il faut entendre au fond en un sens moral, bien que cette explication ait une analogie et une image exactement correspondante dans la nature par la formation inexplicable du monde primitif, vaste nébuleuse d'où sortira un soleil. Mais les erreurs morales rendent même le monde physique graduellement plus mauvais et toujours plus mauvais, jusqu'à ce qu'il ait pris sa triste forme actuelle. —  C'est parfait ! —  Pour les Grecs le monde et les dieux étaient l'ouvrage d'une nécessité insondable. —  Cette explication est supportable, en ce sens qu'elle nous satisfait provisoirement. — Ormuzd vit en guerre avec Ahriman : — on peut encore admettre cela. —  Mais un Dieu comme ce Jéhovah, qui animi causa, pour son bon plaisir et de gaîté de cœur produit ce monde de misère et de lamentations, et qui encore s'en félicite et s'applaudit, avec πάντα καλά λίαν : voilà qui est trop fort ! Considérons donc à ce point de vue la religion des Juifs comme la dernière parmi les doctrines religieuses des peuples civilisés ; ce qui concorde parfaitement avec ce fait qu'elle est aussi la seule qui n'ait absolument aucune trace d'immortalité.

Quand même la démonstration de Leibniz serait vraie ; quand même on admettrait que, parmi les mondes possibles, celui-ci est toujours le meilleur, cette démonstration ne donnerait encore aucune théodicée. Car le créateur n'a pas seulement créé le monde, mais aussi la possibilité elle-même : par conséquent, il aurait dû rendre possible un monde meilleur.
La misère qui remplit ce monde proteste trop hautement contre l'hypothèse d'une œuvre parfaite due à un être absolument sage, absolument bon, et avec cela tout-puissant ; et, d'autre part l'imperfection évidente et même la burlesque caricature du plus achevé des phénomènes de la création, l'homme, sont d'une évidence trop sensible. Il y a là une dissonance que l'on ne peut résoudre. Au contraire, douleurs et misères sont autant de preuves à l'appui, quand nous considérons le monde comme l'ouvrage de notre propre faute, par conséquent comme une chose qui ne saurait être meilleure. Tandis que, dans la première hypothèse, la misère du monde devient une accusation amère contre le créateur et donne matière à des sarcasmes, elle apparaît, dans le second cas, comme une accusation contre notre être et notre volonté même, bien propre à nous humilier. Elle nous conduit à cette pensée profonde que nous sommes venus dans le monde déjà viciés comme les enfants de pères usés de débauche, et que si notre existence est tellement misérable, et a pour dénouement la mort, c'est que nous avons continuellement cette faute à expier. D'une manière générale rien n'est plus certain : c'est la lourde faute du monde qui amène les grandes et innombrables souffrances du monde ; et nous entendons cette relation au sens métaphysique et non physique et empirique. Aussi l'histoire du péché originel me réconcilie-t-elle avec l'Ancien Testament ; elle est même à mes yeux la seule vérité métaphysique du livre, bien qu'elle s'y présente sous le voile de l'allégorie. Car notre existence ne ressemble à rien tant qu'à la conséquence d'une faute et d'un désir coupable...

Voulez-vous avoir toujours sous la main une boussole sûre, afin de vous orienter dans la vie et de l'envisager sans cesse dans son vrai jour, habituez-vous à considérer ce monde comme un lieu de pénitence, comme une colonie pénitentiaire, a penal colony, un έργαστήριον, ainsi l’avaient nommé déjà les plus anciens philosophes (Clem. Alex. Strom. L. III, c. 3, p. 399) et certains pères de l’Eglise. (Augustin, De Civit. Dei, L. XI, c. 23). —  La sagesse de tous les temps, le brahmanisme, le bouddhisme, Empédocle et Pythagore confirment cette manière de voir ; Cicéron (Fragmenta de philosophia, vol. 12, p. 316, éd. Bip.) rapporte que les anciens sages dans l'initiation aux mystères enseignaient : nos ob aliqua scelera suscepta in vita superiore, poenarum luendarum causa natos esse. Vanini  exprime cette idée de la façon la plus énergique, —  Vanini, qu'on a trouvé plus commode de brûler que de réfuter, —  quand il dit : Tot, tantisque homo repletus miseriis, ut si christianoe religioni non repugnaret, dicere auderem : si daemones dantur, ipsi, in hominum corpora transmigrantes, sceleris poenas luunt (De admirandis naturoe arcanis, dial. L., p. 353). Mais même dans le pur christianisme bien coin pris, notre existence est considérée comme la suite d'une faute, d'une chute. Si l'on se familiarise avec cette pensée, on n'attendra de la vie que ce qu'elle peut donner, et loin de considérer comme quelque chose d'inattendu, de contraire à la règle, ses contradictions, souffrances, tourments, misères grandes ou petites, on les trouvera tout à fait dans l'ordre, sachant bien qu'ici-bas chacun porte la peine de son existence, et chacun à sa manière. Parmi les maux d'un établissement pénitentiaire, le moindre n'est pas la société qu'on y rencontre. Ce que vaut la société des hommes, ceux-là qui en mériteraient une meilleure le sauront sans que j'aie besoin de le dire. Une belle âme, un génie, peuvent parfois y éprouver les sentiments d'un noble prisonnier d'État qui est aux galères entouré de vulgaires scélérats et comme lui ils cherchent à s'isoler. Mais en général cette idée sur le monde nous rend capables de voir sans surprise, à plus forte raison sans indignation, ce qu'on appelle les imperfections, c'est-à-dire la misérable constitution intellectuelle et morale de la plupart des hommes que leur physionomie même nous révèle...

La conviction que le monde, et par suite l'homme sont tels qu'ils ne devraient pas exister, est de nature à nous remplir d'indulgence les uns Pour les autres ; qu'attendre, en effet, d'une telle espèce d'êtres ? — Il me semble parfois que la manière convenable de s'aborder d'homme à homme, au lieu d'être Monsieur, Sir, etc., pourrait être : « compagnon de souffrances, soci malorum, compagnon de misères, my fellow-sufferer. » Si bizarre que cela paraisse, l'expression est pourtant fondée, elle jette sur le prochain la lumière la plus vraie, et rappelle à la nécessité de la tolérance, de la patience, à l'indulgence, à l'amour du prochain, dont nul ne pourrait se passer, et dont par conséquent chacun est redevable.

Tandis que la première moitié de la vie n'est qu'une infatigable aspiration vers le bonheur, la seconde moitié, au contraire, est dominée par un douloureux sentiment de crainte, car alors on finit par se rendre compte plus ou moins clairement que tout bonheur n'est que chimère, que la souffrance seule est réelle. Aussi les esprits sensés visent-ils moins à de vives jouissances qu'à une absence de peines, à un état en quelque sorte invulnérable. Dans mes jeunes années, un coup de sonnette à ma porte me remplissait aussitôt de joie, car je pensais : « Bon ! voilà quelque chose qui arrive. » Plus tard, mûri par la vie, ce même bruit éveillait un sentiment voisin de l'effroi je me disais : « Hélas ! qu'arrive-t-il ? » 

Dans la vieillesse les passions et les désirs s'éteignent les uns après les autres, à mesure que les objets de ces passions deviennent indifférents ; la sensibilité s'émousse, la force de l'imagination devient toujours plus faible, les images pâlissent, les impressions n'adhèrent plus, elles passent sans laisser de traces, les jours roulent toujours plus rapides, les événements perdent leur importance, tout se décolore. L'homme accablé de jours se promène en chancelant ou se repose dans un coin, n'étant plus qu'une ombre, un fantôme de son être passé. La mort vient, que lui reste-t-il encore à détruire ? Un jour l'assoupissement se change en dernier sommeil et ses rêves... ils inquiétaient déjà Hamlet dans le célèbre monologue. Je crois que dès maintenant nous rêvons. 

Tout homme qui s'est éveillé des premiers rêves de la jeunesse, qui tient compte de sa propre expérience et de celle des autres, qui a étudié l'histoire du passé et celle de son époque, si des préjugés indéracinables ne troublent pas sa raison, finira par arriver à cette conclusion, que ce monde des hommes est le royaume du hasard et de l'erreur, qui le dominent et le gouvernent à leur guise sans aucune pitié, aidées de la folie et de la méchanceté, qui ne cessent de brandir leur fouet. Aussi ce qu'il y a de meilleur parmi les hommes ne se fait-il jour qu'à travers mille peines ; toute inspiration noble et sage trouve difficilement l'occasion de se montrer, d'agir, de se faire entendre, tandis que l'absurde et le faux dans le domaine des idées, la platitude et la vulgarité dans les régions de l'art, la malice et la ruse dans la vie pratique, règnent sans partage, et presque sans discontinuité ; il n'est pas de pensée, d'œuvre excellente qui ne soit une exception, un cas imprévu, étrange, inouï, tout à fait isolé, comme un aérolithe produit par un autre ordre des choses que celui qui nous gouverne. — Pour ce qui est de chacun en particulier, l'histoire d'une vie est toujours l'histoire d'une souffrance, car toute carrière parcourue n'est qu'une suite non interrompue de revers et de disgrâces, que chacun s'efforce de cacher, parce qu'il sait que loin d'inspirer aux autres de la sympathie ou de la pitié, il les comble par là de satisfaction, tant ils se plaisent à se représenter les ennuis des autres, auxquels ils échappent pour le moment ; —  il est rare qu'un homme à la fin de sa vie, s'il est à la fois sincère et réfléchi, souhaite recommencer la route, et ne préfère infiniment le néant absolu.

Rien de fixe dans la vie fugitive : ni douleur infinie, ni joie éternelle, ni impression permanente, ni enthousiasme durable, ni résolution élevée qui puisse compter pour la vie ! Tout se dissout dans le torrent des années. Les minutes, les innombrables atomes de petites choses, fragments de chacune de nos actions, sont les vers rongeurs qui dévastent tout ce qu'il y a de grand et de hardi... On ne prend rien au sérieux dans la vie humaine ; la poussière n'en vaut pas la peine.

Nous devons considérer la vie comme un mensonge continuel, dans les petites choses comme dans les grandes. A-t-elle promis ? elle ne tient pas, à moins que ce ne soit pour montrer combien le souhait était peu souhaitable : tantôt c'est l'espérance qui nous abuse, et tantôt c'est la chose espérée. — Nous a-t-elle donné — ce n'était que pour reprendre. La magie de l'éloignement nous montre des paradis, qui disparaissent comme des visions, dès que nous nous sommes laissé séduire. Le bonheur est donc toujours dans l'avenir ou dans le passé, et le présent est comme un petit nuage sombre que le vent promène sur la plaine ensoleillée ; devant lui, derrière lui, tout est lumineux, lui seul jette toujours une ombre. 

L'homme ne vit que dans le présent, qui fuit irrésistiblement vers le passé, et s'abîme dans la mort : sauf les conséquences qui peuvent rejaillir sur le présent, et qui sont l'œuvre de ses actes et de sa volonté, sa vie d'hier est complètement morte, éteinte : aussi devrait-il être indifférent à sa raison que ce passé ait été fait de jouissances ou de peines. Le présent échappe à son étreinte, et se transforme incessamment en passé ; l'avenir est tout à fait incertain et sans durée... Et de même qu'au point de vue physique la marche n'est qu'une chute toujours empêchée, de même la vie du corps, n'est qu'une mort toujours suspendue, une mort ajournée, et l'activité de notre esprit n'est qu'un ennui toujours combattu... Il faut enfin que la mort triomphe : car nous lui appartenons par le fait même de notre naissance, et elle ne fait que jouer avec sa proie avant de la dévorer. C'est ainsi que nous suivons le cours de notre vie, avec un intérêt extraordinaire, avec mille soucis, mille précautions, aussi longtemps que possible, comme on souffle une bulle de savon, s'appliquant à la gonfler le plus possible et le plus longtemps, malgré la certitude qu'elle finira par éclater.

La vie ne se présente nullement comme un cadeau dont nous n'avons qu'à jouir, mais bien comme un devoir, une tâche dont il faut s'acquitter à force de travail ; de là, dans les grandes et petites choses, une misère générale, un labeur sans repos, une concurrence sans trêve, un combat sans fin, une activité imposée avec une tension extrême de toutes les forces du corps et de l'esprit. Des millions d'hommes, réunis en nations, concourent au bien public, chaque individu agissant ainsi dans l'intérêt de son propre bien ; mais des milliers de victimes tombent pour le salut commun. Tantôt des préjugés insensés, tantôt une politique subtile excitent les peuples à la guerre ; il faut que la sueur et le sang de la grande foule coulent en abondance pour mener à bonne fin les fantaisies de quelques-uns, ou expier leurs fautes. En temps de paix, l'industrie et le commerce prospèrent, les inventions font merveille, les vaisseaux sillonnent les mers et rapportent des friandises de tous les coins du monde, les vagues engloutissent des milliers d'hommes. Tout est en mouvement, les uns méditent, les autres agissent, le tumulte est indescriptible.

Mais le dernier but de tant d'efforts, quel est-il ? Maintenir pendant un court espace de temps des êtres éphémères et tourmentés, les maintenir au cas le plus favorable dans une misère supportable et une absence de douleur relative que guette aussitôt l'ennui ; puis la reproduction de cette race et le renouvellement de son train habituel. 

Les efforts sans trêve pour bannir la souffrance n'ont d'autre résultat que d'en changer la figure. A l'origine elle apparaît sous la forme du besoin, de la nécessité, du souci des choses matérielles de la vie. Parvient-on, à force de peines, à chasser la douleur sous cet aspect, aussitôt elle se transforme et prend mille autres visages, selon les âges et les circonstances ; c'est l'instinct sexuel, l'amour passionné, la jalousie, l'envie, la haine, l'ambition, la peur, l'avarice, la maladie, etc., etc. Ne trouve-t-elle point d'autre accès ouvert, elle prend le manteau triste et gris de l'ennui et de la satiété, et alors, pour la combattre, il faut forger des armes. Réussit-on à la chasser, non sans combat, elle revient à ses anciennes métamorphoses, et la danse reprend de plus belle... 

Ce qui occupe tous les vivants et les tient en haleine, c'est le besoin d'assurer l'existence. Mais cela fait, on ne sait plus que faire. Aussi le second effort des hommes est d'alléger le poids de la vie, de le rendre insensible, de tuer le temps, c'est-à-dire d'échapper à l'ennui. Nous les voyons, une fois délivrés de toute misère matérielle et morale, une fois qu'ils ont déchargé leurs épaules de tout autre fardeau, se devenir à charge à eux-mêmes, et considérer comme un gain toute heure qu'ils ont réussi à passer, bien qu'au fond elle soit retranchée de cette existence, qu'ils s'efforcent de prolonger avec tant de zèle. L'ennui n'est pas un mal à dédaigner quel désespoir il finit par peindre sur le visage Il fait que les hommes qui s'aiment si peu entre eux, se recherchent pourtant si éperdument, il est la source de l’instinct social. L'État le considère comme une calamité publique, et par prudence prend des mesures pour le combattre. Ce fléau, non moins que son extrême opposé la famine, peut pousser les hommes à tous les débordements : il faut au peuple panem et circenses. Le rude système pénitentiaire de Philadelphie, fondé sur la solitude et l'inaction, fait de l'ennui un instrument de supplice si terrible, que pour y échapper, plus d'un condamné a recours au suicide. Si la misère est l'aiguillon perpétuel pour le peuple, l'ennui l'est pour les gens du monde. Dans la vie civile, le dimanche représente l'ennui, et les six jours de la semaine la misère.

La vie de l'homme oscille, comme un pendule, entre la douleur et l'ennui, tels sont en réalité ses deux derniers éléments. Les hommes ont dû exprimer cela d'une étrange manière ; après avoir fait de l'enfer le séjour de tous les tourments et de toutes les souffrances, qu'est-il resté pour le ciel ? justement l'ennui. 

L'homme est le plus dénué de tous les êtres : il n'est absolument que volonté, désirs incarnés, un composé de mille besoins. Et voilà comment il vit sur la terre, abandonné à lui-même, incertain de tout, hormis de sa misère et de la nécessité qui le presse. A travers des exigences impérieuses, chaque jour renouvelées, le souci de l'existence remplit la vie humaine. En même temps un second instinct le tourmente, celui de perpétuer sa race. Menacé de tous côtés par les dangers les plus divers, ce n'est pas trop pour y échapper d'une prudence toujours en éveil. D'un pas inquiet, jetant autour de lui des regards pleins d'angoisse, il suit son chemin, aux prises avec des hasards et des ennemis sans nombre. Ainsi il allait à travers les solitudes sauvages, ainsi il va en pleine vie civilisée ; pour lui, nulle sécurité :

Qualibus in tenebris viae, quantisque periclis
Degitur hocc’aevi, quodcunque est !
Lucr., II, 15

La vie est une mer pleine d'écueils et de tourbillons que l'homme n'évite qu'à force de prudence et de soucis, bien qu'il sache que s'il réussit à y échapper par son habileté et par ses efforts, il ne peut pourtant, à mesure qu'il avance, retarder le grand, le total, l'inévitable, l'incurable naufrage, la mort qui semble courir au-devant de lui : c'est là le but suprême de cette laborieuse navigation, pour lui infiniment pire que tous les écueils auxquels il a échappé.

Nous sentons la douleur, mais non l'absence de douleur ; nous sentons le souci, mais non l'absence de soucis ; la crainte, mais non la sécurité. Nous sentons le désir et le souhait, comme nous sentons la faim et la soif ; mais à peine sont-ils exaucés, tout est fini, ainsi que la bouchée qui, une fois avalée, cesse d'exister pour notre sensation. Ces trois plus grands biens de la vie, santé, jeunesse et liberté, aussi longtemps que nous les possédons, nous n'en avons pas conscience, nous ne les apprécions qu'après les avoir perdus, car ce sont là aussi des biens négatifs. Nous ne remarquons les jours heureux de notre vie passée qu'après qu'ils ont fait place à des jours de douleur... — Dans la mesure où nos jouissances s'accroissent, nous devenons plus insensibles : l'habitude n'est plus un plaisir. Par cela même notre faculté de souffrir s'accroît ; toute habitude supprimée cause un sentiment pénible. Les heures s'écoulent d'autant plus rapides qu'elles sont plus agréables, d'autant plus lentes qu'elles sont plus tristes, parce que ce n'est pas la jouissance qui est positive, c'est la douleur, c'est elle dont la présence se fait sentir. L'ennui nous donne la notion du temps, la distraction nous l'ôte. Et cela prouve que notre existence est d'autant plus heureuse que nous la sentons moins : d'où il suit que mieux vaudrait en être délivrés. On ne saurait absolument imaginer une grande joie vive, si elle ne succédait à une grande misère : car rien ne peut atteindre a un état de joie sereine et durable, tout au plus parvient-on à se distraire, à satisfaire sa vanité. Aussi tous les poètes sont-ils obligés de jeter leurs héros dans des situations pleines d'anxiétés et de tourments, afin de pouvoir les en délivrer de nouveau : drame et poésie épique ne nous montrent que des hommes qui luttent, qui souffrent mille tortures, et chaque roman nous donne en spectacle les spasmes et les convulsions du pauvre cœur humain. Voltaire, l'heureux Voltaire, pourtant si favorisé de la nature, pense comme moi, lorsqu'il dit : « Le bonheur n'est qu'un rêve et la douleur est réelle » ; et il ajoute : « Il y a quatre-vingt ans que je l'éprouve. Je ne sais autre chose que me résigner, et me dire que les mouches sont nées pour être mangées par les araignées, et les hommes pour être dévorés par les chagrins. »

La vie de chaque homme vue de loin et de haut, dans son ensemble et dans ses traits les plus saillants, nous présente toujours un spectacle tragique ; mais si on la parcourt dans le détail, elle a le caractère d'une comédie. Le train et le tourment du jour, l'incessante agacerie du moment, les désirs et les craintes de la semaine, les disgrâces de chaque heure, sous l'action du hasard qui songe toujours à nous mystifier, ce sont là autant de scènes de comédie. Mais les souhaits toujours déçus, les vains efforts, les espérances que le sort foule impitoyablement aux pieds, les funestes erreurs de la vie entière, avec les souffrances qui s'accumulent et la mort au dernier acte, voilà l'éternelle tragédie. Il semble que le destin ait voulu ajouter la dérision au désespoir de notre existence, quand il a rempli notre vie de toutes les infortunes de la tragédie, sans que nous puissions seulement soutenir la dignité des personnages tragiques. Loin de là, dans le large éventail de la vie, nous jouons inévitablement le piètre rôle de comiques.

Il est véritablement incroyable combien insignifiante et dénuée d'intérêt, vue du dehors, et combien sourde et obscure, ressentie intérieurement, s'écoule la vie de la plupart des hommes. Elle n'est que tourments, aspirations impuissantes, marche chancelante d'un homme qui rêve à travers les quatre âges de la vie jusqu'à la mort, avec un cortège de pensées triviales. Les hommes ressemblent à des horloges qui ont été montées et qui marchent sans savoir pourquoi ; et chaque fois qu'un homme est engendré et mis au monde, l'horloge de la vie humaine est de nouveau montée pour répéter encore une fois son vieux refrain usé d'éternelle boîte à musique, phrase par phrase, mesure pour mesure, avec des variations à peine sensibles.

Chaque individu, chaque visage humain et chaque vie humaine n'est qu'un rêve de plus, un rêve éphémère de l'esprit infini de la nature, de la volonté de vivre persistante et obstinée, ce n'est qu'une image fugitive de plus qu'elle dessine en se jouant sur sa page infinie de l'espace et du temps, qu'elle laisse subsister quelques instants d'une brièveté vertigineuse, et qu'aussitôt elle efface pour faire place à d'autres. Cependant, et c'est là le côté de la vie qui donne à penser et à réfléchir, il faut que la volonté de vivre, violente et impétueuse, paie chacune de ces images fugitives, chacune de ces vaines fantaisies au prix de douleurs profondes et sans nombre, et d'une mort amère longtemps redoutée et qui vient enfin. Voilà pourquoi l'aspect d'un cadavre nous rend soudainement sérieux.

Où Dante serait-il allé chercher le modèle et le sujet de son enfer ailleurs que dans notre monde réel ? Et pourtant, c'est bel et bien un enfer qu'il nous a peint. Au contraire, quand il s'est agi de décrire le ciel et ses joies, il se trouvait en face d'une difficulté insurmontable, justement parce que notre monde n'offre rien d'analogue. Au lieu des joies du Paradis, il fut réduit à nous faire part des instructions que lui donnèrent là ses ancêtres, sa Béatrice et divers saints. Par où l'on voit assez clairement quelle sorte de monde est le nôtre.

L'enfer du monde dépasse l'enfer de Dante, en ce que chacun doit être le diable de son voisin : il y a aussi un archidiable, supérieur à tous les autres, c'est le conquérant qui place des centaines de milliers d'hommes en face les uns des autres et leur crie : « Souffrir, mourir, c'est votre destinée ; donc fusillez-vous, canonnez-vous les uns les autres! » et ils le font.

Si l'on mettait devant les yeux de chacun les douleurs et les tourments épouvantables auxquels sa vie est continuellement exposée  à cet aspect, il serait saisi d'effroi : et si l'on voulait conduire l'optimiste le plus endurci à travers les hôpitaux, les lazarets et les chambres de torture chirurgicales, à travers les prisons, les lieux de supplices, les écuries d'esclaves, sur les champs de bataille et dans les cours d'assises, si on lui ouvrait tous les sombres repaires où la misère se glisse pour fuir les regards d'une curiosité froide, et si on le laissait regarder dans la tour affamée d'Ugolin, — alors, assurément, lui aussi finirait par reconnaître de quelle sorte est ce meilleur des mondes possibles.

Ce monde, champ de carnage où des êtres anxieux et tourmentés ne subsistent qu'en se dévorant les uns les autres, où toute bête de proie devient le tombeau vivant de mille autres, et n'entretient sa vie qu'au prix d'une longue suite de martyres, où la capacité de souffrir croît en proportion de l'intelligence, et atteint par conséquent dans l'homme son degré le plus élevé ; ce monde, les optimistes ont voulu l'ajuster à leur système, et nous le démontrer a priori comme le meilleur des mondes possibles. L'absurdité est criante. — On me dit d'ouvrir les yeux et de promener mes regards sur la beauté du monde que le soleil éclaire, d'admirer ses montagnes, ses vallées, ses torrents, ses plantes, ses animaux, que sais-je encore ? Le monde n'est-il donc qu'une lanterne magique ? Certes le spectacle est splendide à voir, mais y jouer son rôle, c'est autre chose. Après l'optimisme vient l'homme des causes finales ; celui-là me vante la sage ordonnance qui défend aux planètes de se heurter du front dans leur course, qui empêche la terre et la mer de se confondre en une immense bouillie, et les tient proprement séparées, qui fait que tout ne reste pas figé dans une glace éternelle, ou consumé par la chaleur, qui, grâce à l'inclinaison de l'écliptique, ne permet pas au printemps d'être éternel et laisse mûrir les fruits, etc. Mais ce ne sont là que de simples conditiones sine quibus non. Car si un monde doit exister, si ses planètes doivent durer, ne fût-ce qu'un temps égal à celui que le rayon d'une étoile fixe éloignée met pour arriver jusqu'à elles, et si elles ne disparaissent pas comme le fils de Lessing immédiatement après leur naissance, il fallait que les choses ne fussent pas charpentées assez maladroitement, pour que l'échafaudage fondamental menaçât déjà de crouler. Arrivons maintenant aux résultats de cette œuvre si vantée, considérons les acteurs qui se meuvent sur cette scène si solidement machinée ; nous voyons la douleur apparaître en même temps que la sensibilité, et grandir à mesure que celle-ci devient intelligente, nous voyons le désir et la souffrance marcher du même pas, se développer sans limites, jusqu'à ce qu'enfin la vie humaine n'offre plus qu'un sujet de tragédies ou de comédies. Dès lors, si l'on est sincère, on sera peu disposé à entonner l'Alléluia des optimistes.

Si un dieu a fait ce monde, je n'aimerais pas à être ce dieu : la misère du monde me déchirerait le cœur.

Imagine-t-on un démon créateur, on serait pourtant en droit de lui crier en lui montrant sa création : « Comment as-tu osé interrompre le repas sacré du néant, pour faire surgir une telle masse de malheur et d'angoisses ? »

A considérer la vie sous l'aspect de sa valeur objective, il est au moins douteux qu'elle soit préférable au néant ; et je dirais même que si l'expérience et la réflexion pouvaient se faire entendre, c'est en faveur du néant qu'elles élèveraient la voix. Si l'on frappait à la pierre des tombeaux, pour demander aux morts s'ils veulent ressusciter, ils secoueraient la tête. Telle est aussi l'opinion de Socrate dans l'apologie de Platon, et même l'aimable et gai Voltaire ne peut s'empêcher de dire : « On aime la vie mais le néant ne laisse pas d'avoir du bon » et encore : « Je ne sais pas ce que c'est que la vie éternelle, mais celle-ci est une mauvaise plaisanterie. »

Vouloir c'est essentiellement souffrir, et comme vivre c'est vouloir, toute vie est par essence douleur. Plus l'être est élevé, plus il souffre... La vie de l'homme n'est qu'une lutte pour l'existence avec la certitude d'être vaincu... La vie est une chasse incessante où, tantôt chasseurs, tantôt chassés, les êtres se disputent les lambeaux d'une horrible curée ; une histoire naturelle de la douleur qui se résume ainsi : vouloir sans motif, toujours souffrir, toujours lutter, puis mourir et ainsi de suite dans les siècles des siècles, jusqu'à ce que notre planète s'écaille en petits morceaux.

 

« La vie de l'homme est un combat perpétuel, non pas seulement contre des maux abstraits, la misère ou l'ennui ; mais contre les autres hommes. Partout on trouve un adversaire : la vie est une guerre sans trêve, et l'on meurt les armes à la main. »
(A. Schopenhauer)

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