Les Douleurs du monde

Arthur Schopenhauer | Traduction de Jean Bourdeau | Télecharger le texte en entier

Si elle n'a pas pour but immédiat la douleur, on peut dire que notre existence n'a aucune raison d'être dans le monde. Car il est absurde d'admettre que la douleur sans fin qui naît de la misère inhérente à la vie et qui remplit le monde, ne soit qu'un pur accident et non le but même. Chaque malheur particulier paraît, il est vrai, une exception ; mais le malheur général est la règle.

Je ne connais rien de plus absurde que la plupart des systèmes métaphysiques qui expliquent le mal comme quelque chose de négatif ; lui seul au contraire est positif, puisqu'il se fait sentir... Tout bien, tout bonheur, toute satisfaction sont négatifs, car ils ne font que supprimer un désir et terminer une peine.

Ajoutez à cela qu'en général nous trouvons les joies au-dessous de notre attente, tandis que les douleurs la dépassent de beaucoup.

Voulez-vous en un clin d'œil vous éclairer sur ce point, et savoir si le plaisir l'emporte sur la peine, ou si seulement ils se compensent, comparez l'impression de l'animal qui en dévore un autre, avec l'impression de celui qui est dévoré.

La consolation la plus efficace, dans tout malheur, dans toute souffrance, c'est de tourner les yeux vers ceux qui sont encore plus malheureux que nous : ce remède est à la portée de chacun. Mais qu'en résulte-t-il pour l'ensemble ? Semblables aux moutons qui jouent dans la prairie, pendant que, du regard, le boucher fait son choix au milieu du troupeau, nous ne savons pas, dans nos jours heureux, quel désastre le destin nous prépare précisément à cette heure, — maladie, persécution, ruine, mutilation, cécité, folie, etc.

Tout ce que nous cherchons à saisir nous résiste ; tout a sa volonté hostile qu'il faut vaincre. Dans la vie des peuples, l'histoire ne nous montre que guerres et séditions ; les années de paix ne semblent que de courtes pauses, des entractes, une fois par hasard. Et de même la vie de l'homme est un combat perpétuel, non pas seulement contre des maux abstraits, la misère ou l'ennui ; mais contre les autres hommes. Partout on trouve un adversaire : la vie est une guerre sans trêve, et l'on meurt les armes à la main.

Au tourment de l'existence vient s'ajouter encore la rapidité du temps qui nous presse, ne nous laisse pas prendre haleine, et se tient derrière chacun de nous comme un garde chiourme avec le fouet. — Il épargne ceux-là seulement qu'il a livrés à l’ennui.

Pourtant, de même qu'il faudrait que notre corps éclatât, s'il était soustrait à la pression de l'atmosphère, de même si le poids de la misère, de la peine, des revers et des vains efforts était enlevé à la vie de l'homme, l'excès de son arrogance serait si démesuré, qu'elle le briserait en éclats ou tout au moins le pousserait à l'insanité la plus désordonnée et jusqu'à la folie furieuse. —  En tout temps, il faut à chacun une certaine quantité de soucis, de douleurs, ou de misère, comme il faut du lest au navire pour tenir d'aplomb et marcher droit.

Travail, tourment, peine et misère, tel est sans doute durant la vie entière le lot de presque tous les hommes. Mais si tous les vœux, à peine formés, étaient aussitôt exaucés, avec quoi remplirait-on la vie humaine, à quoi emploierait-on le temps ? Placez cette race dans un pays de cocagne, où tout croîtrait de soi-même, où les alouettes voleraient toutes rôties à portée des bouches, où chacun trouverait aussitôt sa bien-aimée et l'obtiendrait sans difficulté, — alors on verrait les hommes mourir d'ennui, ou se pendre, d'autres se quereller, s'égorger, s'assassiner et se causer plus de souffrances que la nature ne leur en impose maintenant. — Ainsi pour une telle race nul autre théâtre, nulle autre existence ne sauraient convenir...

Dans la première jeunesse, nous sommes placés devant la destinée qui va s'ouvrir devant nous, comme les enfants devant un rideau de théâtre, dans l'attente joyeuse et impatiente des choses qui vont se passer sur la scène ; c'est un bonheur que nous n'en puissions rien savoir d'avance. Aux yeux de celui qui sait ce qui se passera réellement, les enfants sont d'innocents coupables condamnés non pas à la mort, mais à la vie, et qui pourtant ne connaissent pas encore le contenu de leur sentence. — Chacun n'en désire pas moins pour soi un âge avancé, c'est-à-dire un état que l'on pourrait exprimer ainsi : « aujourd'hui est mauvais, et chaque jour sera plus mauvais —  jusqu'à ce que le pire arrive. »

Lorsqu'on se représente, autant qu'il est possible de le faire d'une façon approximative, la somme de misère, de douleur et de souffrances de toutes sortes que le soleil éclaire dans sa course, on accordera qu'il vaudrait beaucoup mieux que cet astre n'ait pas plus de pouvoir sur la terre pour faire surgir le phénomène de la vie qu'il n'en a dans la lune, et qu'il serait préférable que la surface de la terre comme celle de la lune se trouvât encore à l'état de cristal glacé.

On peut encore considérer notre vie comme un épisode qui trouble inutilement la béatitude et le repos du néant. Quoi qu'il en soit, celui-là même pour qui l'existence est à peu près supportable, à mesure qu'il avance en âge, a une conscience de plus en plus claire qu'elle est en toutes choses un disappointment, nay, a cheat, en d'autres termes qu'elle a le caractère d'une grande mystification, pour ne pas dire d'une duperie...

Quiconque a survécu à deux ou trois générations se trouve dans la même disposition d'esprit que tel spectateur assis dans une baraque de saltimbanques à la foire, quand il voit les mêmes farces répétées deux ou trois fois sans interruption : c'est que les choses n'étaient calculées que pour une représentation et qu'elles ne font plus aucun effet, l'illusion et la nouveauté une fois évanouies. Il y aurait de quoi perdre la tête, si l'on observe la prodigalité des dispositions prises, ces étoiles fixes qui brillent innombrables dans l'espace infini, et n'ont pas autre chose à faire qu'à éclairer des mondes, théâtres de la misère et des gémissements, des mondes qui, dans le cas le plus heureux, ne produisent que l'ennui ; du moins à en juger d'après l'échantillon qui nous est connu.

Personne n'est vraiment digne d'envie, et combien sont à plaindre.

La vie est une tâche dont il faut s'acquitter laborieusement ; et dans ce sens, le mot defunctus est une belle expression.

Imaginez un instant que l'acte de la génération ne soit ni un besoin ni une volupté, mais une affaire de réflexion pure et de raison : l'espèce humaine pourrait-elle bien encore subsister ? Chacun n'aurait-il pas eu plutôt assez pitié de la génération à venir, pour lui épargner le poids de l'existence, ou du moins n'aurait-il pas hésité à le lui imposer de sang-froid ?

Le monde, mais c'est l'enfer, et les hommes se partagent en âmes tourmentées et en diables tourmenteurs.

Il me faudra sans doute entendre dire encore que ma philosophie est sans consolation ; et cela simplement parce que je dis la vérité, tandis que les gens veulent entendre dire : le Seigneur Dieu a bien fait tout ce qu'il a fait. Allez à l'église, et laissez les philosophes en repos. Du moins n'exigez pas qu'ils ajustent leurs doctrines à votre catéchisme : c'est ce que font les gueux, les philosophâtres ; chez ceux-là vous pouvez commander des doctrines selon votre bon plaisir. Troubler l'optimisme obligé des professeurs de philosophie est aussi facile qu'agréable.

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Quand même la démonstration de Leibniz serait vraie ; quand même on admettrait que, parmi les mondes possibles, celui-ci est toujours le meilleur, cette démonstration ne donnerait encore aucune théodicée. Car le créateur n'a pas seulement créé le monde, mais aussi la possibilité elle-même : par conséquent, il aurait dû rendre possible un monde meilleur.

La misère qui remplit ce monde proteste trop hautement contre l'hypothèse d'une œuvre parfaite due à un être absolument sage, absolument bon, et avec cela tout-puissant ; et, d'autre part l'imperfection évidente et même la burlesque caricature du plus achevé des phénomènes de la création, l'homme, sont d'une évidence trop sensible. Il y a là une dissonance que l'on ne peut résoudre. Au contraire, douleurs et misères sont autant de preuves à l'appui, quand nous considérons le monde comme l'ouvrage de notre propre faute, par conséquent comme une chose qui ne saurait être meilleure. Tandis que, dans la première hypothèse, la misère du monde devient une accusation amère contre le créateur et donne matière à des sarcasmes, elle apparaît, dans le second cas, comme une accusation contre notre être et notre volonté même, bien propre à nous humilier. Elle nous conduit à cette pensée profonde que nous sommes venus dans le monde déjà viciés comme les enfants de pères usés de débauche, et que si notre existence est tellement misérable, et a pour dénouement la mort, c'est que nous avons continuellement cette faute à expier. D'une manière générale rien n'est plus certain : c'est la lourde faute du monde qui amène les grandes et innombrables souffrances du monde ; et nous entendons cette relation au sens métaphysique et non physique et empirique. Aussi l'histoire du péché originel me réconcilie-t-elle avec l'Ancien Testament ; elle est même à mes yeux la seule vérité métaphysique du livre, bien qu'elle s'y présente sous le voile de l'allégorie. Car notre existence ne ressemble à rien tant qu'à la conséquence d'une faute et d'un désir coupable...

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Tandis que la première moitié de la vie n'est qu'une infatigable aspiration vers le bonheur, la seconde moitié, au contraire, est dominée par un douloureux sentiment de crainte, car alors on finit par se rendre compte plus ou moins clairement que tout bonheur n'est que chimère, que la souffrance seule est réelle. Aussi les esprits sensés visent-ils moins à de vives jouissances qu'à une absence de peines, à un état en quelque sorte invulnérable. Dans mes jeunes années, un coup de sonnette à ma porte me remplissait aussitôt de joie, car je pensais : « Bon ! voilà quelque chose qui arrive. » Plus tard, mûri par la vie, ce même bruit éveillait un sentiment voisin de l'effroi je me disais : « Hélas ! qu'arrive-t-il ? » 

Dans la vieillesse les passions et les désirs s'éteignent les uns après les autres, à mesure que les objets de ces passions deviennent indifférents ; la sensibilité s'émousse, la force de l'imagination devient toujours plus faible, les images pâlissent, les impressions n'adhèrent plus, elles passent sans laisser de traces, les jours roulent toujours plus rapides, les événements perdent leur importance, tout se décolore. L'homme accablé de jours se promène en chancelant ou se repose dans un coin, n'étant plus qu'une ombre, un fantôme de son être passé. La mort vient, que lui reste-t-il encore à détruire ? Un jour l'assoupissement se change en dernier sommeil et ses rêves... ils inquiétaient déjà Hamlet dans le célèbre monologue. Je crois que dès maintenant nous rêvons. 

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Rien de fixe dans la vie fugitive : ni douleur infinie, ni joie éternelle, ni impression permanente, ni enthousiasme durable, ni résolution élevée qui puisse compter pour la vie ! Tout se dissout dans le torrent des années. Les minutes, les innombrables atomes de petites choses, fragments de chacune de nos actions, sont les vers rongeurs qui dévastent tout ce qu'il y a de grand et de hardi... On ne prend rien au sérieux dans la vie humaine ; la poussière n'en vaut pas la peine.

Nous devons considérer la vie comme un mensonge continuel, dans les petites choses comme dans les grandes. A-t-elle promis ? elle ne tient pas, à moins que ce ne soit pour montrer combien le souhait était peu souhaitable : tantôt c'est l'espérance qui nous abuse, et tantôt c'est la chose espérée. — Nous a-t-elle donné — ce n'était que pour reprendre. La magie de l'éloignement nous montre des paradis, qui disparaissent comme des visions, dès que nous nous sommes laissé séduire. Le bonheur est donc toujours dans l'avenir ou dans le passé, et le présent est comme un petit nuage sombre que le vent promène sur la plaine ensoleillée ; devant lui, derrière lui, tout est lumineux, lui seul jette toujours une ombre. 

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Mais le dernier but de tant d'efforts, quel est-il ? Maintenir pendant un court espace de temps des êtres éphémères et tourmentés, les maintenir au cas le plus favorable dans une misère supportable et une absence de douleur relative que guette aussitôt l'ennui ; puis la reproduction de cette race et le renouvellement de son train habituel. 

Les efforts sans trêve pour bannir la souffrance n'ont d'autre résultat que d'en changer la figure. A l'origine elle apparaît sous la forme du besoin, de la nécessité, du souci des choses matérielles de la vie. Parvient-on, à force de peines, à chasser la douleur sous cet aspect, aussitôt elle se transforme et prend mille autres visages, selon les âges et les circonstances ; c'est l'instinct sexuel, l'amour passionné, la jalousie, l'envie, la haine, l'ambition, la peur, l'avarice, la maladie, etc., etc. Ne trouve-t-elle point d'autre accès ouvert, elle prend le manteau triste et gris de l'ennui et de la satiété, et alors, pour la combattre, il faut forger des armes. Réussit-on à la chasser, non sans combat, elle revient à ses anciennes métamorphoses, et la danse reprend de plus belle... 

Ce qui occupe tous les vivants et les tient en haleine, c'est le besoin d'assurer l'existence. Mais cela fait, on ne sait plus que faire. Aussi le second effort des hommes est d'alléger le poids de la vie, de le rendre insensible, de tuer le temps, c'est-à-dire d'échapper à l'ennui. Nous les voyons, une fois délivrés de toute misère matérielle et morale, une fois qu'ils ont déchargé leurs épaules de tout autre fardeau, se devenir à charge à eux-mêmes, et considérer comme un gain toute heure qu'ils ont réussi à passer, bien qu'au fond elle soit retranchée de cette existence, qu'ils s'efforcent de prolonger avec tant de zèle. L'ennui n'est pas un mal à dédaigner quel désespoir il finit par peindre sur le visage Il fait que les hommes qui s'aiment si peu entre eux, se recherchent pourtant si éperdument, il est la source de l’instinct social. L'État le considère comme une calamité publique, et par prudence prend des mesures pour le combattre. Ce fléau, non moins que son extrême opposé la famine, peut pousser les hommes à tous les débordements : il faut au peuple panem et circenses. Le rude système pénitentiaire de Philadelphie, fondé sur la solitude et l'inaction, fait de l'ennui un instrument de supplice si terrible, que pour y échapper, plus d'un condamné a recours au suicide. Si la misère est l'aiguillon perpétuel pour le peuple, l'ennui l'est pour les gens du monde. Dans la vie civile, le dimanche représente l'ennui, et les six jours de la semaine la misère.

La vie de l'homme oscille, comme un pendule, entre la douleur et l'ennui, tels sont en réalité ses deux derniers éléments. Les hommes ont dû exprimer cela d'une étrange manière ; après avoir fait de l'enfer le séjour de tous les tourments et de toutes les souffrances, qu'est-il resté pour le ciel ? justement l'ennui. 

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La vie est une mer pleine d'écueils et de tourbillons que l'homme n'évite qu'à force de prudence et de soucis, bien qu'il sache que s'il réussit à y échapper par son habileté et par ses efforts, il ne peut pourtant, à mesure qu'il avance, retarder le grand, le total, l'inévitable, l'incurable naufrage, la mort qui semble courir au-devant de lui : c'est là le but suprême de cette laborieuse navigation, pour lui infiniment pire que tous les écueils auxquels il a échappé.

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Chaque individu, chaque visage humain et chaque vie humaine n'est qu'un rêve de plus, un rêve éphémère de l'esprit infini de la nature, de la volonté de vivre persistante et obstinée, ce n'est qu'une image fugitive de plus qu'elle dessine en se jouant sur sa page infinie de l'espace et du temps, qu'elle laisse subsister quelques instants d'une brièveté vertigineuse, et qu'aussitôt elle efface pour faire place à d'autres. Cependant, et c'est là le côté de la vie qui donne à penser et à réfléchir, il faut que la volonté de vivre, violente et impétueuse, paie chacune de ces images fugitives, chacune de ces vaines fantaisies au prix de douleurs profondes et sans nombre, et d'une mort amère longtemps redoutée et qui vient enfin. Voilà pourquoi l'aspect d'un cadavre nous rend soudainement sérieux.

Où Dante serait-il allé chercher le modèle et le sujet de son enfer ailleurs que dans notre monde réel ? Et pourtant, c'est bel et bien un enfer qu'il nous a peint. Au contraire, quand il s'est agi de décrire le ciel et ses joies, il se trouvait en face d'une difficulté insurmontable, justement parce que notre monde n'offre rien d'analogue. Au lieu des joies du Paradis, il fut réduit à nous faire part des instructions que lui donnèrent là ses ancêtres, sa Béatrice et divers saints. Par où l'on voit assez clairement quelle sorte de monde est le nôtre.

L'enfer du monde dépasse l'enfer de Dante, en ce que chacun doit être le diable de son voisin : il y a aussi un archidiable, supérieur à tous les autres, c'est le conquérant qui place des centaines de milliers d'hommes en face les uns des autres et leur crie : « Souffrir, mourir, c'est votre destinée ; donc fusillez-vous, canonnez-vous les uns les autres! » et ils le font.

Si l'on mettait devant les yeux de chacun les douleurs et les tourments épouvantables auxquels sa vie est continuellement exposée  à cet aspect, il serait saisi d'effroi : et si l'on voulait conduire l'optimiste le plus endurci à travers les hôpitaux, les lazarets et les chambres de torture chirurgicales, à travers les prisons, les lieux de supplices, les écuries d'esclaves, sur les champs de bataille et dans les cours d'assises, si on lui ouvrait tous les sombres repaires où la misère se glisse pour fuir les regards d'une curiosité froide, et si on le laissait regarder dans la tour affamée d'Ugolin, — alors, assurément, lui aussi finirait par reconnaître de quelle sorte est ce meilleur des mondes possibles.

[...]

Si un dieu a fait ce monde, je n'aimerais pas à être ce dieu : la misère du monde me déchirerait le cœur.

Imagine-t-on un démon créateur, on serait pourtant en droit de lui crier en lui montrant sa création : « Comment as-tu osé interrompre le repas sacré du néant, pour faire surgir une telle masse de malheur et d'angoisses ? »

A considérer la vie sous l'aspect de sa valeur objective, il est au moins douteux qu'elle soit préférable au néant ; et je dirais même que si l'expérience et la réflexion pouvaient se faire entendre, c'est en faveur du néant qu'elles élèveraient la voix. Si l'on frappait à la pierre des tombeaux, pour demander aux morts s'ils veulent ressusciter, ils secoueraient la tête. Telle est aussi l'opinion de Socrate dans l'apologie de Platon, et même l'aimable et gai Voltaire ne peut s'empêcher de dire : « On aime la vie mais le néant ne laisse pas d'avoir du bon » et encore : « Je ne sais pas ce que c'est que la vie éternelle, mais celle-ci est une mauvaise plaisanterie. »

Vouloir c'est essentiellement souffrir, et comme vivre c'est vouloir, toute vie est par essence douleur. Plus l'être est élevé, plus il souffre... La vie de l'homme n'est qu'une lutte pour l'existence avec la certitude d'être vaincu... La vie est une chasse incessante où, tantôt chasseurs, tantôt chassés, les êtres se disputent les lambeaux d'une horrible curée ; une histoire naturelle de la douleur qui se résume ainsi : vouloir sans motif, toujours souffrir, toujours lutter, puis mourir et ainsi de suite dans les siècles des siècles, jusqu'à ce que notre planète s'écaille en petits morceaux.

 

« La vie de l'homme est un combat perpétuel, non pas seulement contre des maux abstraits, la misère ou l'ennui ; mais contre les autres hommes. Partout on trouve un adversaire : la vie est une guerre sans trêve, et l'on meurt les armes à la main. »
(A. Schopenhauer)

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