Biographie d'un philosophe tragique

Arthur Schopenhauer est né le 22 février 1788 dans une famille sur laquelle plane « l’ombre de la folie [1] ». Deux de ses oncles paternels sont internés pour troubles psychiques. Sa grand-mère paternelle est devenue folle suite à la mort de son mari. Son père Floris Schopenhauer, un commerçant à Dantzig, finira par se suicider après « une vie entrecoupée de phases dépressives, d’angoisse et d’obsession suicidaire ». Arthur Schopenhauer sera toute sa vie habité par cette même angoisse existentielle. Il confiera plus tard à son carnet secret : « De mon père j’ai hérité cette maudite anxiété contre laquelle je me suis bien battu de toutes les forces de ma volonté ».

Le suicide du père est une déchirure à laquelle le philosophe ne s’en remettra jamais. Il décrit ainsi sa tristesse : « Ce deuil a accru ma tristesse qui dégénéra, peu s’en faut, en maladie noire ». L’image de son père, mort dans la solitude et abandonné par sa mère, constituera le point de départ du rapport conflictuel qu’il entretiendra à sa mère et l’origine de sa misogynie.

Adèle, sa sœur cadette, rongée par la solitude, est obsédée par l’idée de se suicider. Dans plusieurs correspondances avec son frère elle n’hésite pas à faire état de son mal de vivre. « J’ai bien la force de supporter ma solitude mais je serais profondément reconnaissante au choléra s’il voulait bien, sans trop de douleur, mettre fin à toute l’histoire ».

Sa mère Johanna Henriette Schopenhauer est une jeune mondaine qui partage sa vie entre la lecture, l’écriture et les réceptions. Après le suicide de son mari, elle s’est vite remise de son deuil et collectionne les aventures amoureuses. A Weimer, son salon était devenu l’un des plus fréquenté d’Allemagne où se croisent les artistes, écrivains et poètes influents de l’époque. Parmi ses invités réguliers on retrouve le poète Goethe et l’orientaliste Fréderic Maier. Celui-ci initie Schopenhauer au brahmanisme et au bouddhisme et lui prête des ouvrages sur la philosophie orientale. Ce sont ces lectures et conversations qui marquent profondément le jeune philosophe et dont l’influence ne tarde pas à se faire sentir.

Révélations philosophiques

Schopenhauer a eu sa révélation philosophique très tôt au cours d’un grand voyage qu’il effectue en compagnie de ses parents à travers l’Europe. Le jeune homme n’a que dix-sept quand il note dans son journal de voyage : « La vie est un dur problème, j’ai résolu de consacrer la mienne à y réfléchir ».

Après avoir traversé la Hollande, l’Angleterre où il participe à une scène d’exécutions publique, en compagnie de ses parents, Schopenhauer débarque en France et séjourne à Paris en fréquentant les lieux culturels de la capitale. A la Comédie-Française il aperçoit Napoléon, mais c’est à Toulon que lui viendra sa première révélation intuitive : la misère du monde. Le sort désespéré de 600 galériens du Bagne de Toulon condamnés aux travaux forcés a considérablement impressionné Schopenhauer. Il écrit dans son journal « Je considère le sort de ces malheureux comme plus affreux que la peine de mort […] Le forçat a pour lit le banc auquel il est enchaîné ; l’eau et le pain sont toute sa nourriture. Peut-on imaginer sentiment plus affreux que celui d’un malheureux enchainé à un banc de galère sombre dont seule la mort peut le délivrer. Ce qui augmente la souffrance de certains, c’est à supporter la compagnie inséparable de ceux auxquels il est enchainé ». Quelques années plus tard, dans son ouvrage Le monde comme volonté et comme représentation, Schopenhauer va comparer la souffrance de l’existence à celle des bagnards de Toulon.

En janvier 1804 Schopenhauer et sa famille visitent bordeaux où il aura sa deuxième intuition philosophique. Il participe aux réjouissances du mardi gras et constate à quel point l’ennui est à l’origine de toutes les activités humaines. Le deuxième mal de l’humanité est l’ennui, la première étant la souffrance. « Se divertir c’est fuir au mieux possible l’ennui, ce n’est pas être heureux. Bien plus, c’est, selon l’expression populaire reculer pour mieux sauter » (Didier Raymond, Schopenhauer, Seuil, 1979). Et il précise que « L’ennui a sa représentation dans la vie sociale : le dimanche », le jour du Seigneur.

En Suisse, la contemplation de la nature à travers les sommets du Mont Blanc crée la première émotion esthétique chez le philosophe. Schopenhauer trouve ainsi les premiers modèles empiriques de sa métaphysique de l’altitude. Du haut de la montagne le philosophe jouit du spectacle de la nature présentant une merveilleuse et indescriptible beauté. On connait la place considérable que prendra la contemplation esthétique dans l’œuvre du philosophe comme remède à la souffrance et l’ennui.

De retour en Allemagne, Schopenhauer entreprend des études de médecine et suit également des cours de physique, d’astronomie, de chimie et d’histoire. Au printemps 1810, il s’inscrit à la faculté de philosophie, découvre Aristote, Platon, Kant. Ces derniers vont beaucoup l’influencer dans la conceptualisation de son système philosophique : la « chose en soi » de Kant et « l’idée » de Platon deviennent la Volonté chez Schopenhauer. Ce que Schopenhauer considère comme la « volonté » ou le « vouloir-vivre » est la vérité éternelle du monde qui s’inscrit dans la sphère du vivant. Rien ne meurt, rien ne nait, tout est et le présent revient éternellement. La matière n’est que la manifestation phénoménale de cette volonté qui a un statut cosmologique. En 1813, Schopenhauer entreprend la rédaction d’une thèse sous le titre De la quadruple racine du principe de raison suffisante et obtient par la suite son diplôme de doctorat en philosophie.

Echec en cascade

A 26 ans Schopenhauer termine la rédaction de sa grande œuvre Le monde comme volonté et comme représentation, et postule pour un poste de professeur à l’université de Berlin. Un jury auquel fait partie Hegel est réunit pour évaluer les potentialités du jeune prétendant. Il en résulte un débat houleux entre Hegel et Schopenhauer qui obtient finalement gain de cause et se fait embaucher comme professeur de philosophie.

Le jeune professeur essuie un échec cuisant lors de ses cours : personne ne semble tenter par l’enseignement de Schopenhauer tandis qu’Hegel fait salle comble à chacun de ses cours. Au cours du second semestre en 1820, las de parler devant une salle à peu près vide, il arrête ses cours.

En plus de son échec dans l’enseignement, la vente de son grand livre, Le monde comme volonté et comme représentation, ne décolle pas. En 1836 Il rédige un autre ouvrage De la Volonté dans la nature où il voit dans les sciences une confirmation de sa métaphysique. Echec : sur 500 exemplaires, seulement 125 sont écoulés. Mais le philosophe connaîtra une petite gloire en 1837 avec son Essai sur le libre arbitre. L’ouvrage lui fera gagner un concours de la Société Royale de Norvège.

La comédie de la gloire

Il aura fallu la publication des Parerga et Paralipomena en 1851 pour qu’un public plus large s’intéresse à Schopenhauer. L’ouvrage fut un succès de librairie et du jour au lendemain le solitaire hypocondriaque de Francfort devient célèbre. Des disciples se forment autour de lui et le monde entier qui l’avait trop longtemps ignoré le sollicite enfin.

Schopenhauer a vécu pour la philosophie, il n’avait pas besoin d’en vivre contrairement à Hegel qui se maintenait entre la vérité du jour de la semaine et la vérité du dimanche. Schopenhauer, lui, ne professa qu’une seule vérité en attendant patiemment son heure. Et quand sonna l’heure de la « comédie de la gloire », il la vivra avec lucidité.

Schopenhauer est celui qui nous a appris que le ciel est vide tout en restant éveillé face à l’étonnement métaphysique devant l’impitoyable immanence d’un monde sans fond ni but. Il a décapité les dieux et congédié la raison et l’histoire qu’il traite de carnaval et de bal masqué des passions et des convictions toujours les mêmes.

« Il a pensé ensemble et jusqu’au bout les grandes blessures de la mégalomanie humaine. La blessure cosmologique : notre monde est une des sphères innombrables dans l’espace infini, dans lequel une moisissure d’êtres vivants et connaissants existe. La blessure biologique : l’homme est un animal chez qui l’intelligence doit simplement compenser le manque d’instincts et l’insuffisance de l’adaptation organique au monde vécu. La blessure psychologique : notre moi conscient n’est pas maître chez soi ». (Safranski, Schopenhauer et les années folles de la philosophie, PUF, 1990)
A l'approche de sa mort Schopenhauer n'avait qu'une crainte réelle: qu'adviendra-t-il de sa philosophie entre les mains des professeurs de philosophie.

Le 21 septembre 1860 à l’âge de 72 ans Arthur Schopenhauer s’éteint, assis sur son canapé. Quelques jours avant sa mort il avait déclaré : « Et bien, nous nous en sommes bien tiré. Le soir de ma vie est le jour de ma gloire et je dis, en empruntant les mots de Shakespeare : Messieurs bonjour, éteignez les flambeaux, le brigandage des loups est terminé ; regardez la douceur du jour qui, devançant la voiture de Phébus, inonde l’Orient encore ivre de sommeil ».

Note:

[1] D. Raymond, Scopenhauer, Seuil, 1979